Les nouveaux métiers solidaires

Sur fond de crise économique, concilier carrière et solidarité devient une priorité pour un nombre croissant de salariés et de cadres dirigeants. À l'heure du développement durable, l'intérêt du travail compense des rémunérations moindres. 

Changer le monde à travers son métier ? Nombreux sont ceux qui en rêvent. Mais seuls quelques happy few peuvent réellement s’en targuer. Pourtant, depuis la crise, l’idée résonne plus que jamais. Auprès des jeunes générations d’abord. Mais aussi, de plus en plus, auprès des cadres dirigeants. Avec la percée du développement durable, de la Responsabilité sociale des entreprises et de l’économie sociale, la quête de sens au travail revient au galop. Et entraîne l’émergence de nouveaux métiers. Analyste financier solidaire, responsable du commerce équitable, auditeur d'ONG et d'associations, expert en normes ISO 14 000 et 26 000... Il y a encore dix ans, ces métiers n’existaient pas. Ou restaient, au mieux, confinés à l’économie non marchande, au charity business ou aux ONG. Aujourd’hui, ces fonctions hybrides pénètrent d’autres strates du marché de l’emploi. Du privé au public, managers, consultants et chefs d’entreprises voient certaines de leurs fonctions se transformer et leurs compétences se parer d’objectifs « durables », d’impératifs éthiques, de responsabilités sociétales.

Au plan managérial, des entreprises pionnières ont tracé la voie : Danone a créé en interne une communauté de Carbone Masters. Objectif : identifier et déployer, dans chaque filiale, de bonnes pratiques (transports des bouteilles d'eau par train, allègement des plastiques par injonction de bulles d'air, utilisation d'une chaudière à biomasse pour fournir l'électricité des usines, utilisation de plastique végétal...). Un outil d'analyse de la performance et d'aide à la décision, développé avec SAP, a été placé dans la main des financiers. Les rémunérations des managers ont été indexées sur des objectifs environnementaux. À PepsiCo, la présidente, Indra Nooyi, ne plaisante pas avec le sujet, elle qui prône le lien « inaliénable » entre performance économique et « investissement dans le capital humain ». Aux managers d'appliquer la doctrine sur le terrain ! Concrètement, un responsable du marketing peut se voir poser comme objectif de dépasser les 30 % de plastique recyclés au moment de la conception des bouteilles Tropicana ou Lipton d'ici à la fin de l'année. Le patron de la logistique produits frais peut se voir fixer un taux d'émission du CO2 par palette.

Du greenwashing ? De moins en moins. Pour tout un faisceau de raisons réglementaires, commerciales ou de réputation, les entreprises doivent prouver, chiffres à l'appui, que ce qu'elles annoncent est vrai. Mais à présent, c’est le cœur même d’un certain nombre de métiers « traditionnels » qui prend un coup de vert. Les acheteurs deviennent durables, les financiers deviennent solidaires, les banquiers se spécialisent dans le microcrédit. Des postes de délégués aux innovations sociétales apparaissent. À côté des petites structures indépendantes, les acteurs traditionnels du conseil comme Deloitte, KPMG et PwC développent une expertise en matière d’économie sociale et solidaire. Dans les entreprises se multiplient les postes de chargés de l’égalité des chances ou de directeurs de la diversité. Cette quête de sens « pollinise » aussi les métiers du marketing et de la communication. Même les fonctions RH se mettent à parler de « licenciements durables ». S’il n’est pas encore question d’eldorado de l’emploi, ces métiers aux nouvelles frontières du business et du social, dessinent les cartes d’une nouvelle économie. Plus respectueuse, conviviale et porteuse d’espoirs.

Le responsable d'achats durables

La Responsabilité sociale des entreprises (RSE), les labels de qualité environnementaux et les normes nationales poussent le métier d'acheteur à se renouveler pour devenir plus durable et éthique.

Au sein de l'entreprise, le responsable d'achats se charge de se procurer des biens et des services chez des tiers pour à son tour produire et procurer des biens ou des services à ses clients. Depuis 2010, la tâche s'avère plus contraignante. En cause : l'entrée en vigueur de certifications ISO mesurant l'impact des décisions et activités [de l'entreprise] sur la société et sur l'environnement.

La fonction d'achats prend une place de plus en plus stratégique au sein de l'entreprise et le passage à une vision durable modifie la profession. Responsable de l'outsourcing de l'administration des salaires, du catering, du nettoyage, de la facturation... le service achats absorbe [...] jusqu'à 80 % du chiffre d'affaires de l'entreprise, explique Business et Society, le réseau belge de soutien aux entreprises pour un développement durable, dans son guide pratique des achats durables en entreprise.

Chez Spadel, groupe belge spécialisé dans la production d'eau minérale et de limonades, l'équipe d'acheteurs travaille depuis 2010 à faire approuver à ses fournisseurs une charte établie sur base des réglementations éthiques, environnementales et sociales. Les acheteurs s'y muent naturellement en responsables d'achats durables. À terme, pour toute clause commerciale établie, l'aspect environnemental et la RSE prendront le dessus. Cela entre dans nos principes, indique Dominique Kaizer, Group Purchasing Manager chez Spadel.

Au sein d'un service d'achats, le responsable d'achats durables négocie les prix avec les fournisseurs tout en veillant à assurer la sécurité et la rémunération des travailleurs tout au long de la chaîne d'approvisionnement (travail forcé, travail des enfants, rémunération...). Par ailleurs, il devra faire face à la réalité du marché, explique Jo Versteven expert fédéral de la politique de développement durable. Un acheteur peut être ambitieux, mais il doit trouver un équilibre entre son ambition d'achats durables et la réalité du marché.

L'expérience, le bilinguisme et le secteur d'activité feront varier le salaire du responsable d'achats durables entre 2 100 € et 2 500 € pour un junior. Il apparaît comme un profil recherché par les entreprises, il est encore trop méconnu alors que la demande existe. Et c'est clair, la préoccupation pour le développement durable s'accroît, explique Sébastien Gesa de Page Personnel.

Le Robin des bois des ONG

Les entreprises cherchent de plus en plus à investir dans une démarche qui a du sens. Au sein des ONG, le responsable des partenariats entreprises est là pour dégoter ces nouveaux partenaires économiques.

Dans leur champ d'action, les organisations non gouvernementales s'appuient de plus en plus sur des partenaires privés afin de se financer, mais aussi de mettre sur pied des projets à long terme. Au-delà de la récolte de fonds, ces partenaires économiques  font partie intégrante d'un business plan qui se calque sur ceux mis en place dans le secteur marchand. Le Responsable des partenariats entreprises est la pierre angulaire de ces relations.

C'est un communicateur hors pair, fort de valeurs éthiques propres à son employeur (droit de l'homme, environnement, conditions de travail équitable...), mais il est aussi un as des stratégies commerciales. Le responsable Partnership for development doit être proactif et ouvert aux attentes des entreprises. Les partenariats doivent rapporter aux deux parties. Il est notre contact privilégié avec le monde entrepreneurial, explique Dirk Van Maele, directeur national de Plan Belgique, en pleine procédure de recrutement de son premier responsable des partenariats entreprises.

Le profil de ce cadre ? Un diplômé en marketing ayant une solide expérience de vente. En outre, disposer d'un large réseau professionnel et d'une connaissance des business plans d'entreprises est un atout indispensable. Il faut établir un dialogue avec les dirigeants des entreprises. La personne que nous engagerons devra comprendre leur façon de penser, d'agir, de travailler, poursuit le directeur.

Au sein de Médecins sans frontières (MSF), on vient de recruter un responsable des partenariats entreprises, principalement voué à la recherche de financements. C'est quelqu'un qui se charge des relations one to one avec les chefs d'entreprises. Il établit un premier contact par téléphone ou par e-mail. Ensuite, il se déplacera pour mettre un projet sur pied avec l'entreprise. Parfois, ce sont les entreprises qui le contactent, complète Marianne Colpaert du département marketing chez MSF. Les entreprises du secteur marchand orientent aujourd'hui leur stratégie financière en fonction de la RSE (Responsabilité sociale des entreprises) avec une finalité de soutien social donc, mais sans oublier la dynamique commerciale propre à leur secteur.

Loin des salaires des consultants marketing des entreprises privées, MSF et Plan Belgique proposent un salaire brut entre 3 000 € et 3 500 € brut par mois à leur expert. Nous sommes conscients que ça n'est pas exorbitant, souligne-t-on chez MSF. Néanmoins, les candidats sont là. On a de la chance de travailler dans un secteur où des gens viennent chez nous pour des valeurs éthiques, ce qui prend le pas sur le salaire..., conclut Dirk Van Maele. Ces partenariats entre le monde des ONG et les entreprises privées prennent de l'ampleur. En marge des subsides institutionnels, ils se dessinent comme l'avenir de la coopération au développement. 

Responsable d’une fondation d’entreprise

Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde, avait lancé Gandhi... À mille lieues des Indes orientales, dans un petit royaume d’Europe, Anne-France Simon applique ce précepte au quotidien. Sur son lieu de travail. Dans une banque. Ou plutôt, à travers sa fondation et les associations qu’elle soutient. Biberonnée au marketing et à la communication d’entreprise, c’est en 2010, lorsque BNP Paribas acquiert Fortis, qu’Anne-France Simon change de carrière. Sans vraiment changer d’employeur. Aujourd’hui, elle se paie le luxe de « faire dans la philanthropie ». Sa fonction ? Responsable du mécénat et Head of Corporate Philanthropy. Après l’acquisition, la banque m’a proposé de créer une nouvelle fondation et de développer des activités de mécénat en Belgique, confie-t-elle. C’était un vrai challenge. Comparable au lancement d’une petite entreprise : il fallait mettre en place une stratégie opérationnelle, slalomer à travers les rouages de l’administration, découvrir les aspects juridiques et fiscaux d’une fondation. Et, finalement, refaire le monde ? 

Dans le sillage de Bill Gates, 56 ans, qui a mis sa fortune au nom de sa fondation, les grandes entreprises déploient des outils et des organisations de plus en plus sophistiqués. Au traditionnel don, les plus pionnières d'entre elles allient mécénat de compétences et fonds d'épargne solidaire recentrés sur leur business. Aujourd’hui, la BNP Paribas Fortis Foundation compte une équipe de quatre personnes et soutient 184 associations. Nous articulons nos activités sur deux axes : l'éducation pour les enfants en difficulté (handicapés, malades, issus de milieux défavorisés) et l'aide par le biais du personnel de la banque, explique Anne-France Simon. Mon travail ne se limite pas à dégager des fonds. Il consiste surtout à tisser des liens avec les associations, à évaluer leurs besoins et à les épauler dans leurs démarches. C’est d’ailleurs sur le terrain, au contact des associations, qu’elle dit avoir appris son nouveau métier. Cette année, j’en ai rencontré 256 et en ai visité 40 in situ. Chaque jour, je suis épatée par l’engagement des personnes qui y travaillent. Ce sont de vrais entrepreneurs, confrontés à de multiples difficultés.

Si l’émotionnel est inhérent à sa fonction, le côté rationnel reprend systématiquement le dessus. Il faut être à l’écoute, avoir envie de comprendre. Mais nous avons des objectifs clairs à atteindre. Car au sein d’une fondation, il n’y a pas de place pour l’improvisation. La plupart appliquent d’ailleurs un modèle issu du monde des affaires : l'esprit d'initiative, la performance conçue comme une vertu, la force du réseau comme levier de changement. Pour Anne-France Simon, le don ne relève pas tant de la charité que de l’« investissement social ». C'est aussi une source d'innovation considérable et une nouvelle façon d'explorer les frontières du business. 

Rafal Naczyk ey Sandrine Lana

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