Les profs manquent à la pelle

Maths, lettres, langues... Les écoles francophones manquent d’enseignants. Le constat, tiré par les associations de professionnels, n’est pas nouveau. Mais il pourrait s'accentuer ces prochaines années. En Belgique francophone, il y aurait 4800 postes de profs à prendre chaque année. Sous différents statuts. Comment y accéder ?

L’effectif enseignant représente 33,8 % de l’emploi public dans le pays. Et pourtant, le déficit d’enseignants risque de s’accentuer. Dans le primaire, mais aussi le secondaire. En cause ? Le boom démographique. D’ici 20 ans, la population belge aura augmenté d’un million d’habitants. Et parmi eux, de nombreux enfants en âge scolaire. La situation est problématique en Wallonie et, un peu moins, à Bruxelles où le nombre d'enseignants qui vont partir à la retraite reste très élevé. Ces départs seront-ils compensés par de nouveaux engagements ? Entretien avec Julien Nicaise, directeur du personnel de l’Enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Prof de maths manquant dans des athénées, proviseurs cherchant de toute urgence un prof de néerlandais... Dans certaines disciplines, on commence à manquer d'enseignants. Y a-t-il pour autant pénurie ?

Au premier septembre, tous les élèves auront un enseignant. Mais les « pénuries » sont multiples. Le problème se pose dès l’arrivée de l’hiver : chaque année, on vit de véritables pénuries d’enseignants qui disposent du « titre requis » pour remplacer les professeurs qui tombent malades. De manière générale, le maternel échappe à la pénurie, même à Bruxelles, bien que l’on y ressente de plus en plus la pression démographique. Les problèmes se concentrent dans le primaire, où on est à flux tendu toute l’année. En secondaire, ce sont les profs de langues germaniques puis de sciences et de mathématiques qui manquent le plus à l’appel. L’enseignement qualifiant, quant à lui, recherche des professionnels aguerris. Pour l’instant, ces manques sont comblés par les « articles 20 », c’est-à-dire des personnes qui n’ont pas la formation pédagogique, mais qui souhaitent enseigner.

Comment s’effectue leur recrutement ?

Tout le recrutement des candidats enseignants, avec ou sans titre, est centralisé auprès de la Direction générale des Personnels enseignants. Les candidatures doivent être rentrées soit via le web, soit au moment de la publication au Moniteur belge des appels aux candidats. Les candidatures sont ensuite analysées en fonction des diplômes. On retrouve alors un panachage de profils différents, allant du Master en langues romanes au plombier ou à l’électricien.

Aujourd’hui, il n’est pas facile, pour un enseignant souhaitant être nommé de savoir où se trouvent les places vacantes, qui les occupe. D’aucuns parlent d’une « lutte des places »…

Il y a eu beaucoup de changements ces derniers mois, sous l’impulsion du Cabinet de la Ministre Simonet. A priori, on va republier de manière ouverte les classements des candidats, les emplois vacants et leurs emplacements géographiques. Assurer cette transparence est devenu une priorité. C’est une condition sine qua non pour attirer plus de jeunes enseignants. Un changement de mentalité et de pratiques est en cours. On passe d’une « culture du secret » à un contrôle transparent des désignations. Avec les organisations syndicales, on vérifie si les classements ont été bien respectés. 

Selon une étude de l’UCL, 35% d’enseignants débutants quittent le métier endéans les cinq premières années. Et 19% d’entre eux décrochent pendant leur première année… Nos écoles perdent donc un jeune enseignant sur cinq chaque année. Comment stopper l’hémorragie ?

Je ne minimise pas ces résultats, mais la majorité de ceux qui quittent le métier y sont arrivés un peu par hasard. On constate qu’il s’agit souvent de jeunes venus enseigner de manière alimentaire, sans se destiner à l’enseignement. Or, ils n’ont pas toujours les clés pour enseigner dans un contexte scolaire qui s’est complexifié. Les étudiants ne sont pas suffisamment formés à la pédagogie différenciée, à la détection des troubles de l’apprentissage, à l’approche des publics multiculturels… Le jeune enseignant a aussi du mal à stabiliser sa place : il fait parfois 3 ou 4 écoles sur la même semaine, dans différentes classes, selon des horaires incomplets ou décalés. Des améliorations sont possibles, notamment à travers des nominations plus rapides. Enfin, il faut leur apporter davantage de soutien : les nouveaux enseignants doivent être mieux entourés par le personnel pédagogique en place. D’autres pistes consistent à allonger les stages et à créer des programmes de tutorat.

La Ministre prévoit une réforme des titres et fonctions en 2014. Quels en seront les impacts ?

Il est vrai qu’aujourd’hui, il n’est pas toujours aisé de savoir qui peut être engagé… et pour quel poste. On compte plus de 5.000 fonctions pour le seul niveau obligatoire (fondamental, secondaire général, technique, professionnel). L'idée du décret est d’améliorer la lisibilité du système scolaire. En précisant, notamment, quels diplômes sont nécessaires pour pouvoir dispenser un cours. Ainsi, quand une école souhaitera engager un professeur, elle devra en priorité recruter celui qui possède le titre requis pour occuper ce poste. Si l'école ne trouve pas de « titre requis », elle pourra engager un titre approchant (dit « titre suffisant »). Si l'école ne trouve aucun titre requis ou suffisant pour le job à pourvoir, elle pourra alors engager un diplômé de qualité inférieure et possédant un titre dit « de pénurie ».

En quoi le métier d’enseignant a-t-il changé ?

Le métier s’est complexifié parce que les jeunes vont plus massivement et plus longtemps à l’école. Il y a quelques années, seul un public « favorisé » faisait des études supérieures… Ce n’est heureusement plus le cas. On est aussi dans un système éducatif où il y a énormément d’options, ce qui demande plus de profs. Seulement, la formation initiale n’a pas suivi. Avant, les études d’instituteur ou de régent étaient destinées aux meilleurs élèves sortis de rhéto. Aujourd’hui, cette formation doit être renforcée. L’attitude des élèves change aussi : ils ont un accès plus varié aux sources de connaissance et sont plus exigeants envers l’enseignant. Le temps du cours ex-cathedra est révolu. Mais il y a aussi une obligation de résultat qui n’était pas présente auparavant. Ecarter un élève parce qu’il serait « incapable », ne fait plus partie de la culture pédagogique.

 

Des enseignants étrangers pour contrer la pénurie ?

Cette fois, c’est officiel : dès la rentrée scolaire de septembre prochain, l’accès des ressortissants étrangers aux emplois de la Fonction publique s’étendra à l’enseignement francophone. En effet, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a approuvé, mercredi dernier, le décret ouvrant l’accès à tout non-Belge – qui parle le français, qui est né en Belgique, qui y vit et qui y a fait ses études – aux fonctions de recrutement et de sélection dans l’enseignement organisé ou subventionné par la Fédération, et par extension aux fonctions de promotion. L’objectif est simple : résorber le déficit de vocations dans ce secteur. Aujourd’hui, des personnes non-Belges et non ressortissantes d’un État de l’Union européenne, mais qui répondent à toutes les conditions d’engagement, travaillent déjà dans l’enseignement, a expliqué la Ministre de l’Enseignement obligatoire, Marie-Dominique Simonet (cdH). Mais au prix de démarches kafkaïennes, lourdes pour les pouvoirs organisateurs, les écoles et l’administration. Ces démarches sont parfois à ce point dissuasives que l’on préfère une classe sans professeur ou un professeur sans titres requis. Le texte, approuvé à l’issue d’un débat tendu entre la majorité et l’opposition MR, complète des dispositions d'ouvertures similaires déjà en vigueur depuis ces dix dernières années dans la fonction publique régionale et communale en Wallonie et à Bruxelles. Pour postuler dans l’enseignement, les candidats d’origine étrangère devront prouver leurs titres et satisfaire aux mêmes exigences scientifiques, pédagogiques et linguistiques que les enseignants belges. Si leur diplôme a été délivré en français, leur maîtrise de la langue française sera reconnue. Mais dans tous les cas, la qualité de leur diplôme devra être validée par le service des équivalences.

Rafal Naczyk

« Après les études, la lutte des places »

Tous les matins, à Fléron, c'est la course. Le réveil sonne à 5 heures. Il faut se lever, préparer la petite, boire une tasse de café, quitter la maison. Déposer la petite chez ses grands-parents, prendre la direction de la gare de Liège-Guillemins. Attraper le train de 7heures. Et une fois à bord, enfin prendre le temps de manger ses tartines en papotant avec ses copines, toutes enseignantes. Tout cela pourquoi ? Pour avoir un emploi. Combien de fois n'ai-je pas entendu : « tu devrais revenir par ici », soupire Marjorie Geelkens, 30 ans, institutrice maternelle à l’école Magellan, à Bruxelles. Si je pouvais, je le ferais.  Mais j'adore mon travail, je ne suis jamais restée sans rien faire. Alors rester des mois chez moi à attendre qu'on me propose de travailler quelques jours à la fois... Marjorie mord sur sa chique. Malgré le rythme difficile et les longs trajets. Et elle n'est pas la seule : quand on voit le nombre de personnes qui ont des copies et un bic rouge dans le train, on se dit qu'ici on ne peut pas parler de pénurie. Cela dépend des sections, mais beaucoup d'enseignants n'ont pas d'autre solution que d'aller à Bruxelles pour travailler. Lorsqu'elle a terminé ses études en 2003, la jeune femme ne savait pas que ce qui l'attendait, c'était  la galère. Après une formation en psychomotricité interrompue en cours d'année, elle a travaillé trois semaines à Liège, en juin. Elle a enchaîné par un travail en boucherie, pour ne pas rester sans rien faire. Puis elle a envoyé massivement son CV, croisant les doigts pour qu'on la recontacte en septembre. Cela a duré des mois. Jusqu'à ce qu'une de mes connaissances m'appelle et me propose un intérim à Bruxelles. Tous les CV que j'avais envoyés étaient restés sans réponse. Alors j'ai accepté. Et de là, tout s'est enchaîné. J'ai voyagé d'école en école, de tous réseaux sans réfléchir. J'étais jeune, j'avais envie de travailler. C'était une erreur : mes jours d'ancienneté se sont additionnés dans des réseaux différents, mais ils ne pouvaient pas s'accumuler. A plusieurs reprises, elle tente de changer de vie, de trouver un emploi plus proche de son domicile. A force de courir, j'ai fait un épuisement. C'était invivable. Alors j'ai fait du forcing pour revenir travailler du côté de Liège. Ça a été un flop total. On m'a dit que je n'étais pas prioritaire, que le fait d'être allée à Bruxelles avait gâché mes chances. Mais il fallait que je vive. Qui allait payer mes factures ? En 2008, elle décroche un job à l'école Magellan, dans les Marolles, où elle travaille toujours, de remplacement en remplacement. J'espérais être nommée. J'attendais d'avoir dix ans d'ancienneté dans des écoles à discrimination positive et j'aurais demandé ma mutation par ici. Mais l'an prochain je n'aurai plus de boulot : l'école va limiter les inscriptions, on va perdre un mi-temps. Il n'y a pas de place pour moi. La suite ? On se débrouillera. Comme toujours.

Anne-Catherine De Bast

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