Les salariés accros au son ?

À l’heure d’iTunes, Deezer et Spotify, la vie de bureau rime souvent avec écouteurs dans les oreilles. Mais la musique, censée adoucir les mœurs au travail, pourrait aussi avoir un impact sur nos capacités de concentration et notre créativité.

Allumer l’ordinateur, entrer son mot de passe, brancher ses écouteurs, lancer Deezer. Chaque matin, Marie, 36 ans, graphiste dans une boîte de communication, accomplit le même rituel. Pas question de travailler sans du bon son : Marie actualise donc régulièrement ses playlists « spécial bureau ». Cela fait partie de ma vie... Pour moi, une journée sans musique est une journée perdue. À l’heure de l’open space, la jeune femme voit aussi dans la musique un moyen de s’isoler de l’agitation ambiante. Je travaille sur un plateau ouvert et si je ne mets pas mes écouteurs, j’entends toutes les conversations téléphoniques de mes collègues,commente-t-elle.La musique m’aide à rester dans ma bulle. Je suis moins tentée de bavarder avec mon voisin de bureau. Comme je travaille souvent dans l’urgence, c’est quasi une question de survie.

Une attitude qui est aujourd’hui largement tolérée dans les PME, mais aussi dans les grandes entreprises, pourvu que la fonction le permette. Au siège commercial de Bruxelles, nous travaillons sur un plateau ouvert. Tout le monde possède des écouteurs personnels fournis par l’entreprise – utilisés notamment pour les vidéoconférences – et, bien sûr, pour écouter de la musique, explique Anneleen Van Troos, Corporate Communication Manager chez Philips... une entreprise bien placée pour en parler. Certains écoutent de la musique toute la journée, mais ce n’est pas la majorité. C’est à la fois une question de goût personnel... et de domaine d’activité. Les services qui sont en contact fréquent avec le client écoutent moins de musique, car ils doivent être tout le temps accessibles.

Bulle de son

Dans un environnement de travail soumis à de multiples interférences, écouter de la musique permet surtout de se focaliser sur la tâche à accomplir, comme l’explique Stefanie Billiet, Communication & Recruitment Manager au Selor. Nous sommes cent soixante au Selor et beaucoup de mes collègues écoutent de la musique, car nous travaillons en open space. Cela permet notamment de s’isoler lorsqu’une réunion se tient à proximité.

Mais attention : passer la journée avec les écouteurs dans les oreilles, c’est aussi se couper du flot de données informelles qui s’échangent entre collègues, au détour de l’imprimante et de la machine à café. Raison pour laquelle les addicts du son passent souvent pour des personnalités introverties, voire légèrement asociales. Une caractéristique que ne renie pas Marie. Bon, c’est vrai, je ne suis pas du genre à être la première au courant !, plaisante-t-elle. Mais ce qui est important, je finis toujours par le savoir. C’est invivable d’être toujours aux aguets ! Le bon compromis ? Alterner des plages d’écoute et des moments « tout ouïe », selon les tâches à accomplir... et votre degré de compétence sociale.

Musique imposée

Dans certains métiers comme la vente ou l’accueil, la musique, du reste, n’est pas laissée à l’appréciation de l’employé. Elle fait partie de l’environnement de travail partagé... et laisse peu de place aux goûts personnels. Amateurs de folk, de jazz ou de musique classique sont alors logés à la même enseigne du mainstream. Dans notre usine de Turnhout, où travaillent de nombreux ouvriers, on opte pour la radio, commente Anneleen Van Troos. On essaie de choisir une station susceptible de plaire à un maximum de gens, comme Q-Music (numéro un des radios privées flamandes, NDLR).

Rappelons ici que toute entreprise de plus de huit salariés (équivalents temps plein) doit s’acquitter d’une taxe auprès d’Unisono (Sabam/Simim) si elle diffuse de la musique dans ses ateliers, bureaux, mais aussi dans ses cantines, réfectoires et lors des fêtes d’entreprise. Une taxe qui ne vaut pas pour les travailleurs accros aux écouteurs, priés de s’arranger eux-mêmes avec leur abonnement Deezer et la légalité de leurs téléchargements.

  • Effet Mozart

Dans un article paru en 1993 dans la célèbre revue « Nature » sous le titre « Music and Spatial Task Performance », les chercheurs américains Frances Rauscher, violoncelliste et psychologue, et Gordon Shaw, physicien, affirmaient qu’écouter 10 minutes de Mozart – la « Sonate pour deux pianos en ré majeur » – avait permis à un groupe d’étudiants d’obtenir de meilleurs résultats à certains tests d’intelligence spatiale. Mais les multiples études qui ont tenté de reproduire ce fameux « effet Mozart » se sont révélées peu concluantes.  La musique classique a peut-être beaucoup de vertus mais, aux dernières nouvelles, elle ne rendrait pas plus intelligent.

  • Musique j’oublie tout 

Écouter une musique qui nous plaît déclenche une sécrétion de dopamine dans le cerveau, à l'instar de la cocaïne et des amphétamines. Mais, comme avec toutes les drogues, les effets positifs – action sur l’anxiété et le stress – ont leur revers. Une étude (1) a ainsi montré que la mémorisation était moins bonne lorsqu’on écoute de la musique... qu’on la déteste ou qu’on l’adore ! Pour bénéficier d’effets bénéfiques sur la mémoire, il faudrait en fait monter le son avant de se mettre à la tâche... en silence.

  • 70 décibels de créativité

Selon une étude américaine récemment publiée (2), une ambiance sonore modérée d’environ 70 décibels, telle qu’on peut la retrouver dans un café ou dans une pièce avec la télé allumée par exemple, favoriserait la créativité et serait donc à préconiser pour les brainstormings et autres recherches de solutions. Une distraction « légère » rendrait en effet les esprits plus ouverts à la pensée abstraite. En revanche, les sons trop bruyants satureraient le cerveau. Pour vous entendre penser, évitez donc le marteau piqueur. Un tour au bistro devrait suffire.

(1) Can Preference for Background Music Mediate the Irrelevant Sound Effect?, par Nick Perham, et. al. ; Applied Cognitive Psychology ; Juil 20, 2010.

(2) Is Noise Always Bad? Exploring the Effects of Ambient Noise on Creative Cognition, par Ravi Mehta, Rui (Juliet) Zhu, and Amar Cheema ; Journal of Consumer Research , Vol. 39, No. 4, December 2012.

Julie Luong

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