"Les troubles psychiques n’annulent pas les compétences"

Arrêts maladie, dépression, burnout… La question de la santé mentale au travail n’a jamais autant fait parler d’elle. Taboue pour les uns, réalité quotidienne pour les autres, la maladie psychique – ce mal invisible – mène souvent à l’exclusion professionnelle et à la précarisation de ses victimes. Dans ce contexte, le Fonds Julie Renson de la Fondation Roi Baudouin vient de publier une étude unique. Intitulée « Comment construire des ponts entre le monde du travail et le monde de la santé mentale ? », elle vise à ouvrir le débat, avec une attention particulière portée à la réinsertion professionnelle. Fait rare : elle met en exergue les bonnes pratiques. Car dans le giron des employeurs, le volontarisme ne fait pas toujours défaut, explique Yves Dario, responsable de projets santé auprès de la Fondation Roi Baudouin.

Quels constats ont incité la Fondation Roi Baudouin à investir dans le thème de la solidarité au travail ?

Le travail revêt, pour les personnes atteintes de troubles psychiques, une grande importance dans le processus de réhabilitation. Pourtant, en Belgique, on constate que moins d’usagers des services de santé mentale sont au travail par rapport aux autres pays de l’OCDE. Les représentations sociales du trouble psychique restent empreintes de stéréotypes. Il y a chez nous un vrai tabou. Ce qui a pour conséquence de discriminer professionnellement un public déjà fragilisé. Mais un burnout, une bipolarité ou une dépression grave ne soustraient en rien les compétences des travailleurs.

La santé mentale au travail est-elle une nouvelle préoccupation pour la Fondation ?

Le terrain de la santé mentale est le sujet de préoccupation habituel du Fonds Julie Renson. Au moment de l'intégration du Fonds à la Fondation Roi Baudouin en 2008, notre équipe néerlandophone planchait sur cette problématique de la santé mentale et du travail, mais uniquement en Flandre. Nous avons donc décidé de recommencer à zéro, à Bruxelles et en Wallonie, en 2011. Notre préoccupation était de recueillir la parole des usagers. Il convenait de connaître leur point de vue, leur parole, leurs desiderata, les obstacles qu'ils rencontraient dans ce domaine, même si nous avions déjà une idée globale de la problématique.

Quel est le profil des gens auxquels vous prêtez assistance ?

Les profils et les pathologies sont très variés. Les anthropologues parlent de souffrance ordinaire, tant les coups de déprime, la bipolarité et le burnout tendent à se généraliser. D’aucuns ont vécu un parcours de désaffiliation, d’autres sont des jeunes et semblent plus enclins à travailler. Certains ont des diplômes, ils ont des aspirations à être reconnus à travers leurs compétences. La plupart ont pu les exercer, mais dans des conditions invivables, des sous-emplois. C'est ce sous-emploi qui a précipité la problématique de santé mentale, cela apparaît clairement dans tous les récits. Ce sont des gens qui, par le travail, n'ont pas pu acquérir une sécurité d'existence. Tant que le travail ne permettra pas d'accéder à une sécurité d'existence, vous aurez fatalement des gens qui pètent les plombs.

Au-delà de la maladie, quels sont les freins à leur réinsertion ?

Il est très compliqué, au sein du marché du travail actuel, d'insérer ou de réinsérer des personnes déjà fragilisées. Souvent, leur remise à l’emploi passe par des stages non rémunérés. Des stages qui ne sont pas prolongés par un contrat. Pour un certain nombre de gens, il vaudrait mieux essayer de les maintenir dans l'emploi, de voir comment les soutenir. Il y a des gens qui sont vraiment dans un processus de chute, au départ d'un boulot.

Quels sont les leviers pour surpasser ces obstacles ?

À travers nos actions, nous voulons surtout favoriser l’autonomie des personnes. Il y a tout un travail à mener avant qu'elles puissent se lancer dans une candidature.De ce point de vue, le médecin-conseil tient un rôle de levier très important. Mais son action doit être redéfinie, car elle est parfois déconnectée des envies et des besoins de ces personnes. Le médecin-conseil n’est pas un contrôleur, mais doit devenir un accompagnateur pour la remise à l’emploi. Ensuite, il est important d’aborder le trouble mental de manière dépassionnée avec les employeurs. Pour la majorité d’entre eux, ces maladies sont invisibles. Difficile à identifier. En résulte un sentiment de peur. Les bonnes pratiques passent notamment par la formation et la sensibilisation du personnel en place, afin de casser les stéréotypes. La réinsertion, quant à elle, constitue un peu la dernière étape, la plus compliquée, dans un travail de reconstruction psychique d'une personnalité fragilisée.

Existe-t-il, du côté francophone, des organismes-ressources pour aider les employeurs volontaristes ?

Effectivement, la Fondation n’a pas le monopole des connaissances. Nous travaillons en collaboration étroite avec le Crit (Centre de réadaptation sociale et d'intégration au travail) situé à Anderlecht, Socrate Réhabilitation (Programme de soutien à la formation et à l'emploi) à Marchienne-au-Pont, l’association Article 23 située à Liège et l’AWIPH (l'Agence wallonne à l'intégration des personnes handicapées). Ces organismes ne sont pas très nombreux. C’est pourquoi il est urgent de raviver les solidarités entre les employeurs, l’Inami, les syndicats, le Forem et les organismes d’insertion.

 

Pour une nouvelle solidarité au travail

Après avoir lancé cinq bourses de 5 000 € chacune, accordées à cinq entreprises proposant des scénarios de maintien ou de retour à l'emploi de personnes en difficultés psychiques, la Fondation Roi Baudouin organise une journée d’échanges autour du sujet, le 25 octobre prochain au CEME de Charleroi. L'objectif étant de sensibiliser le monde de l'emploi, de mettre en lumière les problèmes que ces usagers ont pu rencontrer et les leviers qu'ils ont pu détecter, de faire état de leurs expériences et de mettre en réseau tous les acteurs de l’emploi et de la santé mentale afin de « recréer des solidarités efficaces » au travail.

Infos et inscriptions au 02 511 18 40 ou sur www.kbs-frb.be info@kbs-frb.be

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