Médiateur culturel, un homme-orchestre pour une culture accessible à tous

Rédigé par: Philippe Van Lil
Date de publication: 20 janv. 2024
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Visiter une exposition, assister à un spectacle d’arts vivants, s’ouvrir à la culture au sens large ne vont pas de soi pour une part importante de la population. Pour l’inviter à franchir les portes des théâtres, musées et autres espaces, le médiateur culturel remplit un rôle indispensable. Comme le souligne Isabelle Collard, Responsable des Relations avec les publics et de la Médiation culturelle au Théâtre National Wallonie-Bruxelles, et Jacques Remacle, Administrateur-délégué d’Arts&Publics, sa mission est protéiforme.

médiateur art

Se recentrer sur le public
Ces dernières années, le rôle du médiateur culturel s’est imposé dans le paysage artistique belge. Par la mise en œuvre d'activités éducatives, de visites guidées, d'ateliers et d'événements divers, il facilite la compréhension, l'accès et la participation du public à la culture.

Isabelle Collard estime que « la mission du médiateur est de faire le lien entre le public et une proposition artistique, en fournissant les références clefs pour comprendre et apprécier celle-ci dans toutes ses dimensions. De nos jours, il est devenu essentiel de toucher un public diversifié. Et de nombreux freins existent dont nous devons tenir compte : le coût du billet, les moyens de transports, les habitudes culturelles, une représentation négative du théâtre, etc. L’effort porte sur tous les publics, y compris les plus ‘éloignés’, soit ceux qui ne fréquentent pas ‘naturellement’ les lieux culturels. »

Comme le signale Jacques Remacle, « cette démarche est relativement récente en Belgique. Au Québec, cela fait plus de vingt ans que l’on observe cette volonté d’aller vers le public, dans toute sa diversité. » Et, de fait, cela a induit un changement de perspective fondamental pour la plupart de nos institutions culturelles, traditionnellement focalisées sur la conservation et la mise en valeur de leurs œuvres ; aujourd’hui, parfois pour une simple question de survie, elles doivent aussi concentrer leurs efforts pour attirer les foules.

Intra- et extra-muros
Pour relever un tel défi, le médiateur doit multiplier les approches. Comme le précise Isabelle Collard, « pour être efficace, il s’agit de faire preuve d’une grande faculté d’adaptation. Il ne faut pas avoir peur d’expérimenter, tout en ayant recourt à des démarches qui ont déjà fait leurs preuves. »

Jacques Remacle acquiesce : « Depuis quelques années, on crée, à intervalles réguliers, des rituels qui offrent au visiteur une expérience sortant de l’ordinaire. La plupart des musées proposent par exemple des visites nocturnes mensuelles. Il existe aussi des initiatives un peu plus confidentielles, comme les visites sensorielles, qui font vivre aux personnes ce que ressentent les visiteurs non voyants, ou les visites durant lesquelles on accepte la présence d’animaux de compagnie. Cet aspect événementiel attise la curiosité et transforme progressivement le visiteur occasionnel en visiteur régulier. »

Aussi rafraîchissante qu’elle soit, cette approche ne suffit pas à elle seule à toucher tous les publics les plus éloignés de la scène culturelle, parfois mal à l’aise dans cet environnement qui lui est étranger. D’où une autre solution déployée par les médiateurs : sortir des murs de l’institution culturelle. « Il y a quelques années encore, on essayait surtout d’attirer le jeune public pour qu’il vienne assister à des spectacles », se souvient Isabelle Collard. « Dorénavant, on préfère se rendre dans les établissements scolaires. Pas forcément pour y donner des représentations, mais plutôt dans l’optique de donner à ce public les codes de compréhension à travers des ateliers participatifs. L’objectif est par exemple que les jeunes comprennent le message qu’a voulu transmettre un auteur. »

Des approches innovantes
Pour aller à la rencontre du public, un autre levier d’action, sur lequel il est bien entendu impossible de faire l’impasse, ce sont les nouvelles technologies. « La médiation culturelle comporte désormais un volet numérique. En maintenant une présence sur les réseaux sociaux, entre autres en produisant des podcasts, on tient les habitués au courant des activités, mais on arrive aussi à toucher des personnes plus réticentes à fréquenter des institutions traditionnelles. Investir dans des approches vidéoludiques est particulièrement efficace », se réjouit Jacques Remacle.

Bien entendu, le médiateur est par définition un intermédiaire et s’efface au profit de l’artiste, de son œuvre… et du public ! Question de sensibiliser plus avant celui-ci à la culture, le médiateur l’incite aussi à mettre la main à la pâte via des démarches innovantes. « En compagnie du dramaturge, metteur en scène et réalisateur français Mohamed El Khatib, le Théâtre National Wallonie-Bruxelles a lancé un projet visant à la création d’un centre d’art au sein de la Résidence Sainte-Gertrude, une maison de repos de la Ville de Bruxelles. L’idée est de faire participer les artistes, les résidents et le personnel à l’élaboration d’œuvres d’art qui seront exposées et que le public pourra venir découvrir », nous détaille Isabelle Collard.

Une profession en quête de reconnaissance
Comme on le constate, les objectifs visés par les médiateurs culturels sont variés, originaux et ambitieux. Ses moyens budgétaires sont-ils pour autant à la hauteur de telles ambitions ? « Les institutions culturelles ont été durement touchées par la crise sanitaire. Pourtant, de façon paradoxale, étant donné que les suppléments budgétaires post-covid ont été maintenus, nous sommes globalement aujourd’hui dans une situation plutôt positive, même s’il faut toujours opérer certains choix », relativise Jacques Remacle. « En réalité, ce qui fait surtout défaut à l’heure actuelle, c’est un certain manque de reconnaissance de la profession de médiateur culturel. Il est essentiel de donner du temps aux porteurs de projets pour qu’ils puissent accomplir leur mission correctement. »

Contrairement à ce qui se fait par exemple au Québec, il n’existe par exemple pas chez nous de service dédié à la médiation culturelle au sein des ministères. Ce serait pourtant un réel avantage pour faire connaître ce métier. Malgré tout, au niveau des ministères, on a déjà bien compris que financer un spectacle qui n’attire pas de spectateurs est une absurdité. En conséquence, les politiques culturelles actuelles sont réellement tournées vers l’élargissement à de nouveaux publics. Il reste toutefois un long chemin à parcourir en ce qui concerne les institutions culturelles indépendantes.

Pour l’heure, chez Arts&Publics, on a bien compris toute l’importance de former correctement les médiateurs à leurs missions afin de lutter contre la fracture sociale et culturelle. « Avec l’appui de la Région de Bruxelles-Capitale, du Fonds social européen et de la Ville de Bruxelles, nous avons mis en place deux programmes de formation destinés aux chercheurs d’emploi. Le premier, Bamba/Champs, permet aux artistes et animateurs culturels actuellement au chômage de développer leurs propres activités en médiation culturelle ou en production artistique au sein d’une structure existante ou dans une démarche entrepreneuriale. Le second, Numbers, est plus spécifiquement axé sur une formation en médiation culturelle numérique et vidéoludique, mais on y apprend aussi par exemple les techniques d’animation de groupe et la prise de parole en public. »

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Isabelle Collard - Responsable des Relations avec les publics et de la Médiation culturelle