Mieux partager le travail pour une meilleure productivité ?

Rédigé par: Philippe Van Lil
Date de publication: 17 janv. 2024
Catégorie:

Dans son ouvrage « En finir avec la productivité. Critique féministe d'une notion phare du monde du travail », Laetitia Vitaud, Autrice et Conférencière, remet en question ce concept hérité de la Révolution industrielle. Elle y dénonce la déshumanisation du travail, l’absence de valorisation des tâches non rémunérées et la condition des femmes.

Femme au travail
Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Laetitia Vitaud : « Tout est parti du constat qu'en tant que mère de famille, il est sacrément compliqué de travailler à temps plein, en plus de prendre soin du foyer, d’aller cherchez les enfants à l’école, etc. Plus ces contraintes familiales sont élevées, moins vous pouvez accéder au travail rémunéré. En outre, toutes ces tâches de la sphère domestique n’entrent pas en ligne de compte dans le PIB et sont invisibilisées. On en déduit dès lors par exemple qu’un mari ingénieur travaillant dans une grande compagnie est plus productif que son épouse qui travaille à mi-temps au guichet du dentiste de son village mais qui, l’autre moitié du temps, œuvre aux tâches ménagères. »

Quelle conclusion en tirez-vous sur le plan macroéconomique ?
L. V. : « Aujourd’hui encore, les hommes détiennent les métiers jugés les plus productifs par les économistes. À l’inverse, les femmes ne sont pas reconnues dans leur soutien à cette productivité et exercent, dans le même temps, tous ces métiers que l’on a pourtant décrits comme ‘essentiels’ durant la pandémie mais jugés peu productifs. Dès qu'on monte dans la pyramide de la hiérarchie au sein des entreprises, les femmes sont souvent sous-représentées, majoritaires parmi les emplois à temps partiel et ainsi dévalorisées. C’est en particulier vrai pour les mères qui, en toute grande majorité, travaillent à temps partiel. »

Remettez-vous en question le concept-même de productivité ?
L. V. : « Très certainement. Il s’agit d’un héritage de la Révolution industrielle, voire de cette période préindustrielle de l'esclavage américain. Celle-ci a mis au point les outils de mesure et de calcul de la performance individuelle afin de maximiser le rendement. Après les esclaves, on a répliqué cela avec les ouvriers de l'usine, pour lesquels un modèle d'organisation complètement aliénant a été mis place ; il nie l'individu dans son humanité, dans sa vulnérabilité, en faisant de lui l'équivalent d'une machine. »

Quelle solution proposez-vous ?
L. V. : « Pour moi, il n’est pas question que tout le travail non rémunéré, qui concerne aussi par exemple le travail bénévole des retraités, soit payé. Ce qu’il faut, c’est repenser la place du travail rémunéré de manière qu'il soit compatible avec les activités non rémunérées. Typiquement, si vous travaillez dans un cabinet d'avocats où l’on attend de vous une disponibilité de 80 heures par semaine, il vous est impossible d’être un parent attentif et ou simplement de vous occuper de vous-même. Le travail rémunéré ne peut pas prendre toute la place dans votre vie, d’autant plus quand c’est aux dépens d’une personne qui s’occupe de tout le travail non rémunéré. J’adresse donc une invitation aux employeurs, et même à toute la société, à réduire cette place du travail rémunéré, tout en le rendant réellement plus accessible à tous ceux qui ont des charges familiales. »

Cela passe donc par une diminution et un aménagement du temps de travail, ainsi qu’une meilleure répartition de celui-ci…
L. V. : « Exactement. Et même si l’on continue à penser en termes de productivité, on peut faire le pari d’un gain de celle-ci grâce aux nouvelles technologies, dont l'intelligence artificielle. Elles peuvent nous permettre d'être plus efficaces, tout en consacrant moins d'heures au travail rémunéré. C'était le grand rêve de l’économiste John Keynes, qui avait imaginé un monde où l’on pourrait travailler beaucoup moins. Il ne s'est pas produit, mais il serait matériellement possible. Cela peut prendre la forme de la semaine de 4 jours, mais pour tout le monde, sans quoi on aboutirait à la même situation qu’aujourd’hui avec un travail à temps partiel quasi exclusivement réservé aux femmes. Cela amènerait aussi à des changements sociétaux, comme une meilleure prise en charge des aînés en situation de dépendance par les plus jeunes, qui auraient dès lors plus de temps à leur consacrer. On verrait aussi beaucoup moins de femmes qui, ayant travaillé toute leur vie à temps partiel dans des emplois mal rémunérés, se retrouvent complètement démunies à l’âge de la pension avec des retraites très faibles. Un meilleur partage du travail rémunéré bénéficierait finalement aussi bien aux individus qu’à la société dans son ensemble. »

D’autres mesures devraient-elles être prises pour aboutir à ce partage du travail ?
L. V. : « Oui. On peut notamment citer, comme c’est le cas en Scandinavie, un meilleur accès aux infrastructures collectives accueillant les enfants, en particulier aux crèches pour ceux en bas âge. Elles devraient être plus nombreuses, accessibles à tous, gratuites et ouvertes à des horaires compatibles avec ceux des bureaux. Ceci permettrait aux parents, singulièrement les mères, de reprendre le travail bien plus vite et aux femmes d’enregistrer un meilleur taux d’emploi. Aujourd’hui, on en est arrivé dans certains pays de l’OCDE - donc parmi les plus riches -, à ce qu’il faille faire un choix entre avoir des enfants ou travailler. C’est le cas au Japon et en Corée du Sud, où les employés travaillent énormément et ne sont pas aidés quand ils ont des enfants. Ceci explique que dans ces deux pays, on assiste à une forte baisse de la natalité. »

Que souhaiteriez-vous encore voir changé dans le monde du travail ?
L. V. : « Pour un meilleur partage du travail, il faut aussi réduire les cadences dans certains métiers comme ceux des soins. Les infirmières exemple, qui souffrent déjà d’une mauvaise paye, ne peuvent pas accorder à leurs patients l'attention qu'ils méritent. Des situations comme celle-ci contribuent à un mal-être au travail et à des problèmes de santé mentale. De manière plus générale, on n'arrive plus aujourd'hui à recruter ce qu’on appelle des ‘cols roses’, c’est-à-dire des personnes - généralement des femmes - œuvrant dans des emplois de services. C’est notamment le cas de certains professeurs en France ou de salariés de guichets de cabinets médicaux en Allemagne. Ces personnes sont tellement mal payées qu’elles ne parviennent même plus à se loger ou à avoir accès à certains soins, à des places en crèche pour leurs enfants ou en maison de retraite pour leurs parents en situation de dépendance, etc. Par répercussion, elles finissent par devoir porter toutes ces charges sur leurs épaules, à être empêchées de bien vivre… puis de travailler pour gagner leur vie ! »

Tout cela une fois encore en lien avec la productivité ?
L. V. : « Bien entendu. On sacrifie la productivité de demain pour la productivité d'aujourd'hui. On se mord déjà les doigts des choix qu'on a opérés dans le passé. Nous vivons dans le contexte d'une société où la population vieillit, où la santé a tendance à se dégrader, où le réchauffement climatique ne va pas arranger les choses, etc. On fait passer tout cela au second plan, comme si tout ce qui comptait était de réduire les dépenses, en oubliant encore, et peut-être plus que jamais, à quel point ces dépenses sont en réalité des investissements à long terme pour la santé de l'ensemble de la population et pour la productivité de demain. »

Laetitia Vitaud [square]

Laetitia Vitaud, autrice et conférencière