Ne dites pas à mon patron que je suis indépendant

Les travailleurs indépendants, ou freelance, voient leur nombre s'accroître depuis plusieurs années. Si certains rament pour subsister, beaucoup préfèrent ce statut. Les entreprises aussi.
" Dans vingt ans, les individus les plus performants auront quitté l'entreprise pour vendre leur expertise comme travailleurs indépendants. "

Cette prophétie attribuée à  Charles Handy, gourou britannique du management, pourrait sembler prématurée. Pourtant, le boom des travailleurs indépendants est en train de redéfinir la conception de la carrière et de l'emploi. Plusieurs observateurs identifient cette vague comme une lame de fond, une tendance qui s'imposera comme une évidence, en Europe, dans les dix ou vingt prochaines années. Le phénomène porte déjà  un nom : " Gig Economy ".

" Aujourd'hui, plus de 25 % des Américains - soit 33 millions - sont des travailleurs indépendants, intérimaires ou à  temps partiel. Dans certaines régions high-tech, la proportion est encore plus élevée. En Californie, seul un employé sur trois a signé un contrat permanent et à  temps plein dans une entreprise ", soutient Thomas Malone, chercheur au Massachusetts Institute of Technology. Les prévisions les plus folles vont jusqu'à  soutenir que les États-Unis, parfois rebaptisés la Freelance Nation, pourraient compter jusqu'à ... 50 % d'indépendants d'ici à  la fin de la décennie.

Flexibilité et autonomie

Ils ont nettement plus à  perdre en Europe, où les lois sociales sont plus protectrices, et sont donc logiquement moins nombreux. En Belgique, l'Inasti recensait à  fin 2010 moins de 670 000 indépendants à  titre principal et près de 213 000 indépendants complémentaires. En six ans, le nombre d'indépendants " principaux " a augmenté de 5,2 %. Celui des " complémentaires " de 29,8 %.

En fait, ce chiffre est loin de la réalité. Nombre d'indépendants, parmi les journalistes pigistes, les consultants ou les informaticiens en mission longue, figurent dans les statistiques sous le statut de salarié. Grâce à  des procédés d'ingénierie sociale qui se rapprochent du portage salarial.

Ces indicateurs illustrent bien la profonde évolution du marché du travail, à  la confluence d'une double tendance : les entreprises sont en quête d'une main-d'œuvre de plus en plus flexible et les salariés de plus en plus tentés par l'autonomie. Dans les milieux RH, on évoque la montée d'une nouvelle classe créative et de l'e-conomie, avec un " e " pour l'électronique, l'esprit d'entreprise et peut-être l'éclectisme.

Le travail salarié est-il en train de vivre ses dernières heures ? Certains signes ne trompent pas : jamais l'autonomie, le nomadisme, les 4/5es, les crédits-temps et la flexibilité horaire n'ont autant été appréciés. Les avantages et la sécurité censés accompagner l'emploi à  temps plein ? Plus personne n'y croit. " En Belgique, les travailleurs marquent de plus en plus le désir d'avoir une vie professionnelle flexible, de gérer leurs propres horaires, de varier les expériences et les secteurs d'activité ", reconnaît Olivia Vandesande, directrice générale d'IKKI, une plateforme de service pour indépendants.

" Les entreprises, elles, se montrent de plus en plus sélectives : elles préfèrent engager des expertises, ponctuellement, sur un mode projet. Surtout en période de crise. " Tout porte à  croire que le mouvement s'accélère.

Les premiers pas de " l'i-salariat "

Il fut un temps où " freelance " était le mot gentil pour dire " chômeur ". C'était la crise, et il fallait bien, faute de trouver un emploi, tenter de s'en créer un tout seul. On pouvait s'attendre à  ce que, la reprise venue, ces adeptes du travail chez soi rejoignent massivement les rangs des salariés et retrouvent avec soulagement le confort de salaires réguliers en fin de mois. Or, une crise chassant l'autre, les travailleurs veulent fuir les immobilismes. Les meilleurs s'adaptent et enclenchent le mode " create ! ".

Les métiers eux-mêmes finissent par s'entrelacer. Aujourd'hui, on n'est plus seulement avocat, photographe ou écrivain. Mais juriste à  temps partiel, photographe indépendant et copywriter occasionnel. Aujourd'hui, les carrières consistent à  assembler différents types de métiers, à  jongler avec plusieurs clients, à  affiner sa marque personnelle, à  faire sa comptabilité et à  travailler au café du coin, dans son salon ou dans des espaces de coworking.

Free-lance, auto-entrepreneurs, consultants, intérimaires sont-ils les nouveaux moteurs de l'économie ? Ou une main-d'œuvre bon marché, malléable, variable et ajustable à  outrance ? Puisque les salariés se sentent pousser des ailes, pourquoi ne pas les aider à  prendre leur indépendance et à  vendre leurs compétences au meilleur prix ? Pourquoi ne pas organiser le marché du savoir à  l'image de celui des capitaux ? Après le stock-exchange, l'avenir sera au " human capital exchange ".

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