"On ne peut plus manager comme avant"

Depuis longtemps, Michel Maffesoli, professeur de sociologie à la Sorbonne, observe le nouvel homme qui est en train d'émerger et ses chocs avec la postmodernité. Pour lui, les managers doivent changer de « logiciel de pensée ». Raison, progrès et travail sont-ils devenus des valeurs dépassées ?

Michel Maffesoli aime titiller les fixations de l’esprit. Il a, entre autres, développé à partir des années 80 une théorie sur le temps des tribus et du nomadisme. Professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d'études sur l'actuel et le quotidien (CEAQ), il est l'auteur de nombreux ouvrages dans lesquels il exerce une focale sur les mutations de notre société. Il a récemment publié deux livres, « Homo eroticus, des communions émotionnelles » (1) et « L'homme postmoderne » (2). Invité à Bruxelles par l’APM (Association progrès du management), un réseau indépendant qui regroupe près de 6 000 dirigeants d’entreprise francophones, le sociologue enjoint les managers à se libérer de leur pouvoir hiérarchique, pour mieux accompagner leurs salariés. Une manière de les rendre plus autonomes. Et de faire jaillir leur créativité.

Pour vous, la société vit une profonde mutation...

Nous vivons d'importants changements. Ce n'est pas seulement l'économie qui est en crise, mais aussi toute la société. Les grandes valeurs modernes se délitent, se saturent, se déconstruisent, mais elles sont encore là. La notion de contrat, la valeur travail, la foi en l'avenir, tout cela est encore présent. En même temps, on voit apparaître d'autres valeurs, bien représentées dans les nouvelles générations. Les jeunes générations ne partagent plus les valeurs qui portent leurs parents. Les grandes notions de raison, de progrès et de travail développées par Marx dans « Le capital » sont dépassées. Le règne du qualitatif détrône le progrès et sa tyrannie du quantitatif, l'écologique destitue l'économique, la consumation remplace la consommation. Tous les trois ou quatre siècles, il y a un changement de cet ordre. Et toujours, on a construit quelque chose de nouveau sur les ruines de l'ancien. Notre époque est une nouvelle Renaissance. De nouvelles formes de solidarité et de générosité sont en gestation et elles ne viennent plus seulement du haut.

Selon vous, par quoi sont remplacées ces valeurs « usées » ?

La création prend le pas sur le travail. Nous entrons dans l'ère du carpe diem : « vivre le moment présent ». Désormais, nous ne voulons plus perdre notre vie à la gagner. Les jeunes ne veulent pas se mobiliser pour un monde qu'ils jugent désuet. Pour eux, l'économie est seconde, le sociétal est premier. Ils ont le souci de faire de leur vie une œuvre d'art où le qualitatif prime sur le quantitatif. On ne peut plus manager comme avant, les patrons s'en aperçoivent. Je veux sensibiliser au fait qu'on ne fera pas émerger les compétences si on ne crée pas des conditions de travail qui donnent envie à la nouvelle génération de s'investir sans compter son temps.

Comment les managers peuvent-ils améliorer les conditions de travail ?

D’abord, ils doivent apprendre à mobiliser d’autres énergies que celles qui leur ont été enseignées. Dans une organisation, on ne peut plus fonctionner sur la loi du « pair », mais celle des « frères ». Le rapport au pouvoir change. Aujourd’hui, un manager n’exerce plus une attitude éducative, mais s’inscrit dans un rapport d’accompagnement. Avec plus de partage et d’interaction. Les réseaux sociaux, les sites communautaires, les forums, tout cela, c'est typiquement quelque chose de tribal. On assiste au retour de la structure initiatique, d'organisations que l'on avait crues dépassées mais, en même temps, ce retour n'est pas réactionnaire. Il est libérateur. Les salariés ne veulent plus de pouvoir vertical, mais cela n’empêche pas les managers d’exercer leur autorité. Croître, voilà l’autre nom de l’autorité, puisque selon sa racine latine, auctoritas est lié à augere, à « ce qui fait grandir », donc à tirer hors de soi pour tenir debout. La vraie question pour un manager est celle-ci : mon autorité s’exerce-t-elle pour aider à grandir ou pour étouffer l’autre ?

Les nouvelles formes de management se multiplient. Avec pour point commun, un déplacement des logiques du « moi » au « nous »… L’avenir du travail, est-ce vraiment le partage collaboratif ?

J'attache beaucoup d'importance à la notion de tribu, à ces petits groupes et ces communautés qui se multiplient. Autour des tribus, une autre forme de travail est en train de naître. On passe de l’ère du « je », purement individualiste, au « nous » émotionnel. L'image qui me vient toujours à l'esprit est celle de la mosaïque. Chaque pièce garde son autonomie, sa forme, sa couleur, mais pourtant tout cela tient ensemble. Cela tient ensemble même s'il y a des disparités, des différences. Dans le management aussi, il faut passer d'une structure verticale fondée sur la notion de contrat, à cette autre horizontalité qui repose plutôt sur la notion de pacte. Le mot « pacte » traduit bien cette manière de s'ajuster les uns par rapport aux autres sans que ce soit purement rationnel ni sur la longue durée.

Le milieu managérial s’est longtemps montré hermétique face aux émotions. Est-il prêt, aujourd’hui, à accepter ce glissement ?

C'est bien le défi qui nous est lancé actuellement. La modernité a été poussée à son maximum. Jusqu’à saturation. Les travailleurs en ont « ras le bol » du taylorisme. Mais l'intelligentsia – ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire –, reste, qu'elle le veuille ou non, marquée par cette formation moderne. Du coup, les élites ont du mal à repérer ces valeurs naissantes et à les apprécier, c'est-à-dire à leur donner leur prix. C'est un vrai problème. Elles ont tendance à rejeter la postmodernité. De façon triviale, cela revient à dire « tout fout le camp ». Alors que, justement, pour perdurer, il faut s’ajuster à ce nouveau climat. Nous savons gérer le rationnel. Il va falloir apprendre à gérer le retour des émotions.

Rafal Naczyk

À LIRE

(1) Homo eroticus, des communions émotionnelles, Michel Maffesoli, éd. du CNRS, 2012, 302 p., 19,70 €.

(2) L'homme postmoderne, Michel Maffesoli, éd. François Bourin, 2012, 216 p., 20 €.

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