Payés pour dénoncer

Vous ne vous entendez pas avec votre voisin qui fait systématiquement du tapage nocturne, vous infeste avec des « cigarettes » pas très nettes qu’il fume de l’autre côté de la haie, reçoit des gens bizarres chez lui, pour des business nocturnes… Vous avez emmené votre épouse au restaurant et… elle a trouvé un cheveu dans son assiette (et d’autres choses non identifiées). Un nouveau commerce vient d’ouvrir en face de votre magasin. Il vend les mêmes produits… mais vous êtes sûr qu’il y a quelque chose de louche chez lui. Difficile de se rendre à la police pour ce genre de problèmes. Surchargée, celle-ci vous répondra dans la majorité des cas qu’elle a de plus gros chats à fouetter. Si vous habitez en Belgique, vous vous contenterez alors bien souvent de pester contre votre « enquiquineur » du moment, et de laisser passer la tempête. En revanche, si votre pays de résidence est la Corée du Sud, il vous reste une autre option : vous pouvez endosser le costume de détective privé… et dénoncer la personne à l’origine de votre tourment.

Des écoles de délation

Mais attention, en Corée du Sud, la délation est un art, qui ne s’improvise pas. Au pays du Matin-Calme, il existe 336 infractions donnant droit à une prime de l'État en cas de dénonciation, preuve à l'appui. Dès lors, des écoles se sont mises en place, afin d’enseigner la nature de ces infractions aux futurs délateurs et d’inculquer à ceux-ci les meilleures techniques de filature. On y enseigne également le montant des primes obtenues pour chaque infraction. Celles-ci peuvent aller de 50€ pour un mégot de cigarette jeté dans la rue, à 200€ pour des poubelles non triées. Elles dépassent parfois des centaines de milliers d’euros pour une délation de fraude fiscale. Les délateurs doivent se munir de preuves (souvent audiovisuelles) et les envoyer au ministère concerné.

3000 délateurs

Le système de délation a été mis en place en Corée du Sud en 1987 : le pays est alors en pleine crise économique et le gouvernement réduit considérablement l’effectif policier. Il instaure la délation en forme de « compensation ».

Certains affirment qu’il y aurait aujourd’hui 3000 délateurs professionnels (qui vivent donc des primes de délation) en Corée du Sud. Parmi ceux-ci, une certaine Lee Ji Hyo, s’est distinguée en recevant les honneurs officiels du ministère de l'Éducation pour avoir dénoncé les professeurs particuliers non diplômés. En deux ans, cette activité assidue lui a rapporté 130.000 euros.

80.000€ par mois

Monsieur Moon est le plus ancien délateur de Corée : il dénonce depuis 14 ans. Il gagnerait aujourd’hui plus de 80.000€ par mois. Pendant plus de vingt ans, il a fait partie de la police politique. Après avoir été licencié, il a tenté un autre business, qui lui a cependant fait perdre beaucoup d’argent. Il s’est alors reconverti en délateur. Il déclare fièrement avoir dénoncé des milliers de concitoyens : de la petite épicière, qui distribue gratuitement des sacs en plastic (30€ la délation), pratique interdite en Corée du Sud par souci écologique, au médecin non diplômé qui fait des injections de botox, délation qui lui a rapporté 100.000€. Il est aujourd’hui professeur de délation. Il facture 85€ par heure de cours. Il donne des leçons particulières dans tout le pays.

Une pratique contestée

Cette pratique ne plaît toutefois pas à tout le monde. Elle rappelle furieusement le système inminban, qui régule la vie des quartiers en Corée du Nord. Dans cette dictature, chaque famille fait partie d’une structure inminban, organisée en fonction des quartiers, et qui oblige les voisins à dénoncer les infractions de leurs concitoyens. Ce système, instauré par le dictateur Kim-Il Sung est responsable d’une atmosphère d’intimidation et de paranoïa et monte les voisins les uns contre les autres.

En Belgique aussi…

La Belgique connaît aussi son lot de délations. En 2011, la bourgmestre de Grimbergen, Marleen Mertens, avait appelé les habitants de sa commune à dénoncer les commerçants qui s’adressaient à leurs clients en français. Les réactions politiques avaient alors fusé de toutes parts, si bien que la commune dut déclarer irrecevables ce type de plaintes. En avril 2012, le Vlaams Belang avait lancé un site Internet où les citoyens pouvaient dénoncer les personnes en situation illégale en Belgique. Le site a rapidement fermé à la suite de nombreuses protestations de citoyens opposés à cette initiative. Cette année, les dénonciations de fraudes fiscales ont augmenté de 70% : le fisc a reçu 1221 signalements de « comportements suspects » en 2013. Les délations sont aussi encouragées dans le cadre du décret inscription, afin d’identifier les parents qui ne respectent pas la nouvelle loi. Pas question de rémunération ici. Juste la satisfaction d’avoir eu gain de cause et que justice soit rendue. Mais où se situe la frontière entre les « petites » délations occasionnelles et un véritable système de délation ?

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