Philosopher pour proposer un meilleur récit collectif

Rédigé par: Michel Verlinden
Date de publication: 16 sept. 2022
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Cela fait des années que l’Executive Programme en Management & Philosophies de la Solvay Brussels School croise les paroles des chefs d’entreprise et des philosophes. Ce cycle de 10 journées (à raison d’une journée par mois) réunit lors de chaque séance un philosophe renommé et un CEO de haut niveau: chaque thème est analysé par les deux intervenants qui débattent avec les participants et répondent longuement aux questions. Pour l’édition 2023, deux thématiques sont à l’honneur : « Donner du sens » (5 séances de janvier à mars, puis de septembre à octobre), ainsi que « Renverser les vieilles théories du management ». (5 séances de mars à juin). Philippe Biltiau (co-fondateur et co-directeur académique du programme), Laurent Hublet (co-fondateur et animateur académique) et Pascal Chabot (professeur à l’IHECS et auteur de nombreux ouvrages) rappellent pourquoi il est indispensable que « la philosophie soit au chevet du management ».

Philosophie Solvay

De gauche à droite, Laurent Hubletco-fondateur et animateur académique ; Philippe Biltiau, co-fondateur et co-directeur académique du programme et Pascal Chabot, professeur à l’IHECS et auteur de nombreux ouvrages. 

Entretien croisé

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’heure n’est pas à la légèreté. Dans les discours, il est question de « grand bouleversement du monde » et même de « fin de l’abondance, de l’insouciance et des évidences ».

Ce contexte incite à la réflexion. A-t-il un impact sur le nouveau programme Management & Philosophies ?

Laurent Hublet : Avec la pandémie, nous avons pu mesurer concrètement l’intérêt du public pour la philosophie. Face à la répétition et l’enchaînement des crises, le monde de l’entreprise comprend la nécessité de forger de nouveaux outils. Ce que nous proposons, c’est justement d’apprendre à penser autrement face à des problématiques inédites. C’est le cœur du programme.

Philippe Biltiau : Ces crises provoquent des situations nouvelles dans les entreprises, par exemple l’extrême difficulté à recruter. Si l’on se contente d’offrir un package salaire-voiture-tickets restaurant, le risque est de ne pas attirer de talents à soi. Réfléchir au sens du travail que l’on offre est devenu indispensable.

C’est d’autant plus vrai que l’on sait qu’aujourd’hui les jeunes candidats à une fonction sont excessivement attentifs à la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ?

Cette dimension qui n’était autrefois pas prise en compte s’affiche désormais capitale…

Philippe Biltiau : On ne peut prendre en compte cette demande que si l’on dépasse la question des chiffres, du day-to-day, pour réfléchir au sens plus large du projet entrepreneurial. L’utilité de notre programme sort renforcée de ces différentes crises car nous avions déjà détecté en amont que la recherche de sens était profonde, tout particulièrement chez les jeunes diplômés. Les entreprises qui ont la capacité d’y répondre vont perdurer et s’ouvrir des horizons. Je pense que les autres doivent s’inquiéter.

Pascal Chabot : Le propre des crises, c’est qu’elles précèdent les cadres qui pourraient servir à les penser. Il s’agit d’une imprévisible nouveauté. C’est donc un défi pour la pensée doublé d’un grand stimulant. Un faisceau de questions se pose avec acuité : la collaboration, le présentiel, le rapport à l’écran… La question « qu’est-ce que travailler aujourd’hui ? » doit être posée. Il faut bien comprendre qu’il n’existe pas de parole d’autorité dans un tel contexte. Le sens est pris dans un champ de forces antagonistes. Il convient donc de dialoguer, de faire circuler la parole pour prendre la mesure d’une problématique. Cette attitude est consubstantielle d’une partie de la philosophie, celle qui n’est pas dogmatique mais interroge courageusement le réel.

Il n’est donc pas question de quitter les journées Management & Philosophies avec des solutions toutes faites sous le bras ?

Philippe Biltiau : Certainement pas. Ces dix journées sont autant de moments d’interrogation. Nous ne sommes pas là pour délivrer la bonne parole. Il faut accepter de repartir avec plus de questions que de réponses. Il reste que c’est grâce à ce genre de fécondations intellectuelles qu’un chemin se dessine petit à petit.

Cette année, une fois encore, le cycle fera place à un impressionnant panel de philosophes et de chefs d’entreprise…

Philippe Biltiau : C’est vrai mais au-delà de la notoriété des intervenantes et intervenants, je tiens à insister sur la spécificité de notre approche. Les personnalités que nous réunissons, il est possible d’assister à leurs conférences ou les voir aborder certains sujets spécifiques, par exemple, sur YouTube… En revanche, il n’y a que chez nous qu’ils s’enferment pendant huit heures dans un auditoire pour débattre et répondre aux questions. Cette proximité est aussi précieuse qu’enrichissante.

Le programme existe depuis plus de 10 ans, dans quelle mesure le faites-vous changer ?

Laurent Hublet : C’est un savant mélange de continuité et de nouveauté. La continuité, c’est par exemple la clarification des mots. Dans le monde du management aujourd’hui règne une novlangue qui obscurcit la réalité. Nous consacrons beaucoup de temps à discuter du sens des mots. La nouveauté, c’est de pointer les thématiques qui occupent le monde de l’entreprise. Je pense par exemple à la question du sens qui est aujourd’hui omniprésente. Le sens est une question toujours à reformuler. Cette manière de le remettre en situation, de l’éclairer sous un jour nouveau permet de mieux l’approcher.

Ces dernières années, il se dit que la philosophie a beaucoup évolué. En quel sens ?

Pascal Chabot : C’est vrai, la philosophie a muté ces trente dernières années. Elle est moins à la recherche d’une théorie générale du monde, ou du sens, qu’elle ne s’inspire beaucoup plus d’objets concrets, de matières à penser spécifiques. Il existe désormais une philosophie de l’écran, de la maison, de la technique, des organisations, de la mode… Cela témoigne de la conviction que pour réfléchir, il vaut mieux partir du concret. Cette mutation de la philosophie est passionnante car cela la rend plus apte à fonctionner à la façon d’un socle commun. Si nous prenons le cas de l’écran, le philosophe va montrer comme cet objet change en profondeur notre relation au monde.

En ce sens, on peut dire que l’entreprise est, elle aussi, un objet philosophique comme un autre, alors que l’on a coutume d’opposer la pensée et l’action…

Laurent Hublet : Nous le pensons et la structure double de notre programme qui fait se rencontrer philosophes et chefs d’entreprise en témoigne. Il reste que si la philosophie se penche sur l’entreprise, l’inverse est également vrai. Avec la tertiarisation, le monde de l’entreprise se demande de plus en plus à quoi il sert, quel est son impact sur la réalité. Tout cela oblige à s’interroger : comment et pourquoi faire des choses ensemble ? Cet enrichissement du questionnent pousse les CEO à répondre favorablement aux invitations que nous leur adressons.

Philippe Biltiau : Je tiens à préciser que le cycle ne s’adresse pas seulement à des entreprises privées ou publiques, il s’agit de contenus pertinents pour toute organisation faisant travailler ensemble des êtres humains.

Qu’est-ce qui pousse un philosophe à rejoindre une initiative comme Management & Philosophies ?

Pascal Chabot : J’ai écrit un livre sur le travail et la souffrance au travail. Après son écriture, ce livre m’a emmené dans le monde de l’entreprise. J’ai été profondément nourri par les discussions que j’y ai eues avec les personnels, les directions des ressources humaines ou les managers. J’ai palpé les tensions de cet univers qui ont été comme un appel à l’humilité et au désir d’ériger une philosophie qui observe le monde de l’organisation. Je suis très sensible au fait que ce sont les entreprises qui transforment le réel bien plus profondément que ne le fait la politique ou l’action individuelle. Les innovations technologiques, entre autres celles de la Silicon Valley, transforment notre être au monde en profondeur, il est donc indispensable de penser ces phénomènes. Il est de notre devoir de comprendre mais aussi d’infléchir, même si c’est parfois utopique, ces ultra-forces économiques et technologiques.

La philosophie peut-elle aider à mieux vivre les bouleversements fondamentaux opérés notamment par les GAFAM ?

Pascal Chabot : Le pacte philosophique c’est de partir de l’idée que la connaissance libère. Cette lucidité tournée vers notre second destin, économique et technologique, au regard du premier qui est naturel, nous permet d’évoluer dans l’existence en connaissance de cause. Sans parler du vrai bonheur qu’il y a à échanger des idées, un partage qui nous fait nous sentir pleinement humain parmi les humains.

Laurent Hublet : La philosophie renverse les perspectives. Ainsi de l’efficacité trop souvent comprise comme la meilleure façon d’appliquer un plan. Il est possible d’être efficace autrement (on peut songer au modèle des « entreprises libérées » prônant qu’à compétences égales, une société permettant la liberté et la responsabilité des salariés réalise de meilleurs résultats économiques, NDLR). Regarder différemment et venir avec des réponses nouvelles, c’est une corde supplémentaire à son arc. Philosopher c’est vivre de manière élargie.

Il est question également d’aborder la question du temps dans l’entreprise…

Pascal Chabot : Oui, car il y a de nouveaux rapports au temps matérialisés, par exemple au travers des connexions instantanées. Nous sommes au croisement de deux forces, l’accélération technologique d’une part et celle du dérèglement climatique de l’autre. Face à cela, il ne faudrait pas simplifier le débat en condamnant tout ce qui va vite. La vitesse peut également servir la recherche et il est souhaitable que plus de justice sociale advienne rapidement. L’art de la philosophie c’est de faire voir, de donner des coups de projecteur, pour éclairer une réalité commune qui n’est perçue que partiellement.

Pour aborder la réalité des sociétés, on fait souvent appel aux mathématiques et pas tellement au langage dont beaucoup se méfient. N’est-ce pas un obstacle pour intéresser les managers à la philosophie ?

Laurent Hublet : Aujourd’hui, le monde de l’entreprise se rend compte que les mathématiques sont certes une nécessité mais qu’elle échoue à faire la différence. Or, peu de managers sont préparés à l’utilisation des mots. C’est un problème car aujourd’hui, il y a une véritable attente des salariés vis-à-vis d’un récit collectif dans lequel ils souhaitent être embarqués. Ils aspirent à, selon la célèbre formule, « devenir ce qu’ils sont ». Quand on a un meilleur récit, on se fait alors plus attirant en tant qu’employeur et on peut ainsi avoir un meilleur impact sur la réalité.

Un cadeau fait à soi-même

Conseillère en bonne gouvernance, Catherine de Dorlodot a été motivée différemment. Elle détaille. « Le point de départ de mon inscription est particulier. Je l’ai fait parce que je me suis fait licenciée de l’entreprise dans laquelle je travaillais depuis 22 ans…

 Je n’ai pas compris pourquoi cela s’est produit. J’ai dû me remettre de ce choc et réorganiser ma vie. Une amie m’a alors parlé de ce programme. J’aurais pu suivre une formation qualifiante pour trouver mon prochain défi professionnel mais à la place j’ai choisi de m’offrir ce cadeau.

Je dis « cadeau » car il n’était pas question d’un retour sur investissement défini. L’idée était de prendre du recul, de ralentir pour repenser ma vie et ma vie professionnelle. Cela m’a plu par-dessus tout.

A tel point que pour la première fois dans mon parcours académique, j’aurais rêvé redoubler cette année. J’ai beaucoup apprécié rencontrer des gens d’horizons différents - du privé, du public, du non-marchand… - et pouvoir échanger par-delà ces catégories relativement hermétiques. Je me suis rendu compte que nous étions confrontés aux mêmes préoccupations, ce qui est rassurant. Il y a également eu une session salutaire sur « les vertus de l’échec » qui m’a permis d’appréhender ce que je venais de vivre. Cette réflexion me sert encore aujourd’hui. »
 

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Catherine de Dorlodot, Conseillère en bonne gouvernance. 

Une conversion du regard
General Counsel à RTL Belgium, Laurence Vandenbrouck a suivi l’Executive Programme en Management & Philosophies de 2019 à 2021, un cycle exceptionnellement étiré pour les raisons sanitaires que l’on sait. Qu’en a-t-elle retenu ? « Dans la société pour laquelle je travaille, il y a de régulières formations en management. Je me suis rendu compte que celles-ci étaient traversées par la question du « comment ». Comment être un bon patron ? Comment être empathique ? Comment motiver ses équipes ? Le tout renforcé par de nombreux exercices d’écoute active. C’était certes utile mais il me manquait quelque chose. Rendre les gens heureux au travail est certes un programme intéressant mais j’avais besoin de savoir ce que c’était d’être heureux et même de comprendre ce qu’était le travail. C’est pour répondre à ces interrogations métaphysiques que je me suis inscrite. C’était une façon de passer du comment au pourquoi. Lors des sessions, des graines sont comme semées dans l’esprit, elles ne cessent de croître en initiant un autre regard sur la réalité. »


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Laurence Vandenbrouck, General Counsel à RTL Belgium. 

>>>Pour info, n'hésitez pas à vous inscrire à l'évènement qui aura lieu le 29 septembre 2022 : 

Executive Programme en Management & Philosophies, Solvay Brussels School. UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES, 42, avenue F.D Roosevelt 42 - CP114/01, à 1050 Bruxelles. 02 650 43 73.