Pivot en points d’interrogation

Monstre sacré du monde des lettres, le mandarin des livres est un grand ami des mots, devenu accro au texto puis au tweet. Toujours actif à 77 ans, il cultive l'art d'insister et de ne jamais lâcher le morceau : le pouvoir est dans la question...

Bernard Pivot, journaliste dans l'âme et académicien Goncourt, se fait romancier, comme par malice, dans un livre écrit à coups de points d'interrogation. L’histoire d’un homme qui, s’il réussit une brillante carrière d’intervieweur, handicape en revanche sa vie sentimentale à force de bombarder les femmes de questions. Son titre est emprunté à Woody Allen qui répondait avec humour : la réponse est oui, mais quelle était la question ?

Vivre de ses questions, ce n’est pas un peu lâche comme métier ?

"Lâche est un bien grand mot. C’est sans doute un des plus beaux métiers du monde. Les questions confèrent un énorme pouvoir. Par exemple, un journaliste politique exerce une certaine influence, sans encourir les risques de la politique. C’est-à-dire perdre les prochaines élections. Poser des questions, c'est le sens de ma vie, depuis que j'ai débuté dans le journalisme, à 23 ou 24 ans. À mes yeux, la curiosité n’a jamais été un vilain défaut. Au contraire, c’est une vertu ! La curiosité est une charmante qualité, une fontaine de jouvence, une gourmandise, un outil de connaissance, une très fiable technique de séduction, et même un devoir de mémoire familiale vis-à-vis de ses parents. De tous les outils grammaticaux, c’est le point d’interrogation que je préfère."

Pourquoi n’avez-vous jamais exercé le métier de votre père ?

"Épicier ? J’ai beaucoup servi dans l’épicerie de mes parents, mais je n’ai jamais voulu embrasser ce métier. Tout simplement, parce que je n’ai pas du tout la bosse du commerce. J’ai longtemps entretenu le rêve de cuisiner la crème de la littérature mondiale. M’en allant interviewer Claude Lévi-Strauss, Marguerite Yourcenar ou Duras, j’allais obtenir la réponse inouïe qui me clouerait le bec. J’en resterais coi et n’oserais plus poser de question."

La « questionnite » permet-elle de se hisser socialement ?

"Aujourd’hui, la question est le symbole de l’intelligence, de la curiosité, du progrès, de la recherche, de l’avenir… Mais ça ne veut pas forcément dire que la question est plus importante que la réponse. Même si les réponses retirent un peu de charme au monde, c’est vrai…"

Avez-vous sacrifié des questions au nom de votre carrière ?

"Non, jamais. Je n’ai même pas pu m’abstenir de poser la question de son alcoolisme à Marguerite Duras. Sans doute parce qu’elle ne s’en est jamais cachée. Mais je n’ai jamais retenu des questions par intérêt, par stratégie ou par ambition."

Y a-t-il des questions que vous regrettez ?

"Oui, je regrette surtout une indélicatesse. Quand Georges Simenon avait écrit son dernier livre sur le suicide de sa fille Marie-Jo, j’étais allé à Lausanne. Il donnait le nom du revolver, des détails sordides. Je lui ai demandé : Qui raconte, là ? Le père ou le commissaire Maigret ? Il a tenté d’esquiver, je le sentais troublé. À sa mort, j’ai revu l’émission : je lui posais la question deux fois ! Je n’en ai pas dormi de la nuit et m’en veux encore de cette cruauté."

Pour reprendre l'allégorie que vous chipez aux joueurs de pétanque, appartenez-vous à la catégorie des tireurs ou à celle des pointeurs ?

"[Ravi] C'est une question fondamentale ! Fait-on confiance à la force, aux chocs, à la vitesse ? Ou a-t-on tendance à réfléchir, à aller en douceur, quitte à être malin ? On change de catégorie dans la vie. Dans ma jeunesse, j'étais plutôt un pointeur. La télévision a fait de moi un tireur, et je pense être redevenu un pointeur. Il y en a qui sont les deux à la fois, j'en suis incapable."

Comment vieillissent les « questionneurs » ?

"J'ai décidé d'arrêter après trente-deux ans de journalisme, de passer à autre chose, après avoir épuisé les plaisirs du métier et de la télé. C'est une retraite active : je suis devenu juré de l'Académie Goncourt, j'écris... Une chronique dans le « Journal du dimanche », des tweets sur internet. Et des livres, donc. Je crois que la vieillesse, c'est quand on arrête de poser des questions et qu'on pense avoir toutes les réponses. Même s'il y a des questions qu'on essaie d'éluder, sur le sens de la vie, la mort... Plus on avance en âge, plus on y est confronté. Alors oui, je me les pose."

Vous tweetez plus vite que votre ombre. Faire court, c’est une nouvelle manière d’apostropher vos contemporains ?

"Je trouve que c'est la communication de la liberté, qui ne gêne pas le récepteur. Vous n'emmerdez personne ! Mon compte twitter (@bernardpivot1), je l'ai commencé en début d'année. Je n'avais plus d'émission, juste une chronique dans un journal. Je ne tweete que le matin, parce que j'ai un peu de temps et pour faire court, il faut avoir l'esprit frais... Je ne le fais pas d'un smartphone mais uniquement de mon ordinateur, c'est un garde-fou. J'essaie d'y écrire des choses susceptibles d'intéresser mes abonnés, des choses qui m'amusent. C’est aussi une excellente école de la concision. C’est très stimulant d’expliquer un sentiment, une idée, en moins de 140 signes. Tous les journalistes devraient apprendre à twitter."

Les tweets et autres textos ne sont-ils pas incriminables dans le fait que le respect de l'orthographe se réduise comme une peau de chagrin ?

"Il ne faut rien exagérer, même si je vois parfois des tweets assez déplorables de ce point de vue là ! Cela vient plutôt du fait que l'orthographe n’est plus considérée comme une qualité essentielle. Mais peut-être allons-nous y revenir, puisque je constate l'apparition de cours d'orthographe et de grammaire dans les grandes entreprises."

La question de la fin : comment ça va sexuellement ?

"Très bien ! C'est ainsi qu'on se saluait dans les années 60, au sein de la rédaction du « Figaro littéraire ». C’était une mode lancée par mon confrère Jean Prasteau. C’était amusant sous les lambris dorés de la maison, près du vénérable parfumeur Coty, alors que ce journal ne cultivait guère les friponneries sexuelles. Au bout d’un moment, on s’est mis à poser cette question aux gens qui venaient nous voir. Vous imaginez leur tête ?"

Rafal Naczyk

Oui, mais quelle est la question ?, de Bernard Pivot, éd. NiL, 268 p., 19 €.

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