Renifler le futur

Elle se nourrit de l'air du temps pour donner le la aux employeurs. Entre surfeuse de vogues et prophète des modes d’emploi, Nicola Millard, futurologue chez BT, augure une certaine idée du travail dans vingt ans.

Dans les boîtes de télécom, on se projette facilement dans le futur. On innove. Nombre de pratiques s'y sont développées dans les années 90 avant de se propager dans les autres sociétés. Chez BT (ex-British Telecom), on croise des souris et des geeks. Des employés vissés sur leur siège et des électrons libres, sans attaches ni bureau. C’est parmi cette faune hétéroclite que Nicola Millard détecte les tendances qui s’imposeront comme normes demain. Psychologue de formation, elle exerce une profession au passé improbable, au présent imparfait et au futur inconditionnel : « futurologue ». Une nouvelle Madame Irma ? J’ai bien une boule de cristal chez moi, mais elle ne fonctionne pas. Pour elle, la seule magie réside dans le réel. D’ailleurs, elle vient de réaliser une étude prospective sur le travail, en collaboration avec la London Business School et trente-huit entreprises multinationales. Aujourd'hui, dit-elle, travailler dans un bureau est la chose la moins productive qui soit. L'avenir est aux « coffices » : ces espaces de travail partagés, où les employés iront de projet en projet, en sirotant leur café.

Pour de nombreuses personnes, travailler de « 9 à 5 » appartient déjà au passé. Le moment est-il venu de repenser la journée de travail ?

Oui, même si des salariés continuent à prester du matin au soir, les heures de travail standardisées n'ont plus d'avenir dans le monde du travail. Elles sont amenées à disparaître. Pour deux raisons : d’abord parce qu’avec la mondialisation, les plages horaires ont tendance à se brouiller. Lorsqu’il est 9 h à Londres, il est déjà 20 h à Sidney. Ce qui signifie qu’il faut commencer à travailler à 5 h du matin pour finaliser certains dossiers. D’autre part, les smartphones, ces appareils sans fil mais « fil à la patte », s’imposent comme une extension du bureau. Même après une journée de neuf ou dix heures passées au bureau, certains employés vont encore consacrer près de deux heures, chaque jour, à vérifier leurs mails ou à passer des coups de fil dans un cadre pro. Même au lit, après 2 h du matin. Psychologiquement, c’est très excitant d’être au courant de tout en temps réel. Mais les heures de travail fixes ont au moins le mérite de poser clairement les limites entre la vie privée et la vie professionnelle. Des études menées avec l’Université de Cambridge montrent qu’un salarié joignable 24 heures sur 24 sera, à terme, antiproductif. À l’avenir, on choisira seul le moment pendant lequel on travaillera. Mais il faudra aussi avoir le courage de se « débrancher » mentalement et physiquement.

Les nouvelles technologies promettent un travail ultraflexible, nomade et collaboratif. Est-ce un nouveau fantasme RH ou un vrai virage culturel ?

Nous pouvons déjà choisir l’endroit duquel nous travaillons. Si le télétravail n'est pas encore la norme, de plus en plus de bureaux se partagent. Les flex-desks, les hubs et les espaces de coworking permettant aux populations nomades, comme aux mères de famille, de travailler à distance. Dans beaucoup d’entreprises, le collaborateur n’est plus jugé sur sa présence au bureau ou le nombre d’heures prestées, mais sur ses résultats. Enfin, avec la mondialisation, certains contacts se virtualisent. On ne prend plus l’avion pour finaliser un projet à New York : une simple webcam suffit.  Mais il reste un logiciel qui n’a pas encore été mis à jour : c’est le cerveau humain. Depuis des milliers d’années, l’homme est naturellement programmé pour travailler en face à face avec ses collègues, des clients et d’autres intermédiaires. On cherche donc des substituts à la « superglue sociale », dont les réseaux sociaux ne sont qu’une version pilote.

Dans les entreprises, c'est la ruée vers le web collaboratif. Les réseaux sociaux d'entreprise nous rendent-ils réellement plus productifs ?

Oui, ils sont plus efficaces que l’e-mail et déclenchent de nouveaux mécanismes de collaboration. Avec les réseaux sociaux, on ne s’adresse pas forcément à un individu précis, dont il faut connaître le nom, la fonction et l’adresse. Dès qu’on pose une question, ce sont les autres qui viennent à vous. Ces réseaux ont aussi le mérite de réactiver les liens sociaux : on y rencontre des gens auxquels on n’aurait pas accès traditionnellement. Comme des top managers.

Pendant longtemps, les open spaces étaient censés faciliter ces échanges et favoriser la collaboration. Aujourd’hui, chacun est accessible partout. Les bureaux sont-ils voués à disparaître ?

Actuellement, le bureau est sans doute le dernier endroit à fréquenter si l’on veut réellement se concentrer sur ses tâches. Nous avons calculé qu’au cours d’une journée de travail, un salarié est interrompu toutes les trois minutes. Autrefois, les bureaux étaient conçus de manière statique : les outils prenaient beaucoup d’espace. On ne pouvait pas facilement déplacer un PC. Aujourd’hui, les nouveaux bureaux se veulent plus un lieu de collaboration. Ils laissent le choix des tâches, des projets et des gens. Quant aux outils, ils tiennent sur une tablette. À l’avenir, les bureaux auront un rôle purement utilitaire : ils devront répondre aux besoins d’une tâche précise, impossible à réaliser ailleurs. Mais ils resteront un lieu de rencontre. Après le coworking, le futur environnement de travail collectif pourrait bien être le « coffice ». Ce néologisme, né de la contraction des termes anglais coffee et office (« café » et « bureau »), offrira la possibilité de partager un espace de travail, une connexion internet et un café en même temps. Le calme – absent de nombreux cafés – en prime.

Si l’économie devient purement collaborative, pourra-t-on se passer des managers ?

À l’instar de l’économie, le futur monde du travail se complexifie. Avec la mondialisation, toute la « gestion de l’humain » au travail est redéfinie. Certaines tâches nécessiteront des expertises pointues. Le manager sera avant tout un animateur de communautés au travail, non plus dans un positionnement hiérarchique, mais sur un mode participatif et relationnel. Sa responsabilité sera de coordonner des projets, de mettre les bonnes personnes en relation au bon moment, de s’assurer qu’elles auront les outils, les compétences et la motivation pour réaliser leurs tâches. En fait, le manager aura le rôle le plus « social » dans toutes les organisations.

Rafal Naczyk

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