Soignants, suivez le guide !

De la naissance au trépas, il est du devoir des personnels de santé de ne pas escamoter les moments essentiels de la vie en respectant les patients, leurs convictions et leur famille. Tel est le credo qui préside à la publication par Isabelle Lévy d'un « Guide des rites, cultures et croyances à l'usage des soignants ».

La vie, l'amour, la mort ont-ils un même sens pour toutes les cultures ? Quelles sont les positions des obédiences et religions face à la contraception, l'avortement, la douleur ou l'euthanasie ? Autant de questions auxquelles le personnel soignant est confronté chaque jour, sans toujours savoir quelle attitude adopter, quelle réponse apporter. Autant de défis qu'Isabelle Lévy aide à relever par le biais d'un ouvrage dense et richement documenté.

Avez-vous conçu votre « Guide des rites, cultures et croyances à l'usage des soignants » en réponse à une demande en provenance du terrain ?

Cela fait effectivement près de vingt ans que je me rends dans les institutions de soins afin d'y aider le personnel à mieux comprendre et appréhender les traditions rituelles des religions et des cultures. Et ce, dans le double objectif de lui faciliter son exercice professionnel, mais aussi et surtout de le placer en condition d'améliorer les soins, l'accueil et l'accompagnement des patients et de leurs familles.

En abordant cette question, ne donnez-vous pas l'impression que le patient a tous les droits et qu'il est, dès lors, exclusivement du devoir du personnel soignant de s'y adapter ?

Soyons bien clairs : c'est la qualité des soins qui prime, et ce, dans l'intérêt même du patient. Pour reprendre une image bien ancrée dans l'esprit du public, il ne peut être question par exemple de priver une femme de soins parce que son époux exige qu'elle soit prise en charge par du personnel exclusivement féminin. Il faut parfois aller à l'encontre de la pudeur, voire d'une forme supposée d'interdit, dès lors que l'état de santé du patient l'impose. Aucune religion n'impose le respect de la pudeur avant celui de la vie. Du reste, tout cela est encadré par la réglementation : en France notamment, plusieurs textes traitent du respect de la laïcité dans les établissements de santé...

Quelles sont les raisons, dès lors, qui devraient pousser le personnel soignant à prendre en compte la dimension spirituelle du patient ?

La tolérance reste à mes yeux la règle absolue de toute société qui se veut civilisée. Au-delà de cette affirmation de principe, je constate que de très nombreux membres du personnel soignant sont animés par la simple volonté de bien faire, si possible dans le respect des croyances de chacun : il ne s'agit finalement que de preuves de sollicitude et d'humanité vis-à-vis de personnes qui sont avant tout en situation de souffrance. De plus, comment s’assurer de prendre en charge globalement un patient si on ne tient aucunement compte de ses repères culturels et religieux dont les répercussions sont multiples dans les traitements, les soins, les régimes, l’approche de la fin de vie, etc. 

Vous le soulignez donc : l'appréhension du patient doit être globale...

Dans un hôpital, on ne soigne effectivement pas uniquement un foie ou un poumon, mais une personne, un individu. L'aider à recouvrer la santé, voire l'aider à se préparer à mourir, passe par la compréhension de son environnement familial (la personne est-elle mariée, a-t-elle des enfants, etc.), mais aussi des croyances auxquelles elle se réfère. Pour mener à bien sa mission, le personnel soignant se doit donc de connaître l'essentiel des impératifs imposés par les croyances et les rites des principaux courants religieux dans les différentes circonstances de l'existence afin de mieux les gérer. Et ce, tout en s'abstenant de les juger ou de mal les interpréter. Plus encore, il se doit d’afficher une neutralité religieuse absolue en toute circonstance.

Vous écrivez : « Il existe autant de façons de vivre sa foi que d'être humains. » N'y a-t-il pas là de quoi effrayer plus d'une bonne volonté ?

C'est précisément afin d'éviter ce sentiment d'impuissance ou de solitude face à cette diversité que j'ai rédigé ce livre. Mon objectif n'est évidemment pas d'inviter le lecteur à ingurgiter ces 500 pages d'une traite, mais plutôt de lui proposer un guide qu'il pourra consulter au besoin, en fonction des personnes et des situations auxquelles il sera confronté dans sa pratique quotidienne.

Les dimensions de ce respect sont multiples. Et parfois de nature très pratique : vous abordez les jours de spiritualité, l'alimentation, mais aussi les soins corporels (toucher, chevelure, épilation, ongles, etc.) tels qu'ils sont appréhendés par les cultures et les religions. Difficile de ne pas commettre un faux pas...

Certaines religions accordent par exemple la préséance du côté droit sur le gauche, ce qui peut influencer le comportement quotidien. Comment éviter maladresses ou malentendus ? Je propose simplement d'interroger le patient avant d'agir : Monsieur, voulez-vous bien me donner votre bras pour que je prenne votre tension ? ou Madame, je vais vous couper les ongles des pieds. Vous me tendez votre jambe ? Il suffit parfois d'un minimum d'écoute, d'attention ou de bons sens

Il en va tout de même tout autrement dès lors qu'il s'agit d'appréhender la maladie au sens le plus large, la vieillesse, voire la fin de vie, soit autant de dimensions que vous analysez longuement sous le prisme des religions du livre, mais aussi de l'hindouisme, du bouddhisme ou encore des traditions de l'Afrique traditionnelle, voire malgache. Comment procéder ?

Permettez-moi de citer cette infirmière en soins palliatifs à l'hôpital de Roubaix : Il ne nous viendrait plus à l'idée d'appeler un curé pour tout le monde, par exemple, ni de nous fier au patronyme pour en déduire la confession. Chez nous, tous les soignants ont reçu, à leur demande, une formation sur les différents rituels mortuaires. D'ailleurs, quand une personne décède, c'est souvent la famille qui vient nous voir pour nous dire ce qu'il faut faire, sinon, nous allons vers elle. Mon ouvrage n'a en réalité d'autre but que de permettre au personnel soignant de faire sienne cette maxime que j'ai précisément relevée en Belgique, au Musée de l'hôpital Notre-Dame à la Rose de Lessines, et que je mets en exergue en avant-propos de l'ouvrage : Pour que nos croyances soient respectées, commençons par respecter celles des autres. 

Guide des rites, cultures et croyances à l'usage des soignants, par Isabelle Lévy, éd. De Boeck Estem, 504 p., 35 €.

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