Talent: Les trois temps de Constantin Chariot

De l'art de vivre toutes ses passions en simultané. Attenton, un Chariot en cache toujours d'autres. Mais tous sont les facettes différentes d'un vrai manager culturel.

Il y a chez Constantin Chariot quelque chose qui fait penser aux particules élémentaires. On ne parle pas de celles qui ont fait la réputation de Michel Houellebecq. Mais des vraies, si on peut dire : celles de l'infiniment petit, ces étranges créatures de la physique quantique qui peuvent être en même temps particule et onde, mais qui ne " choisissent " leur état que quand on les observe. Elles se montrent capables de " switcher " ainsi par paire au même moment, même si un million de kilomètres les sépare, ce qui fait rêver à  la téléportation de StarTrek. Et elles rendent fous les physiciens classiques, pas très à  l'aise dans cette zone grise quantique où tout est probabilité et rien, certitude.

Avouez-le, c'est irritant de ne pas pouvoir isoler une réalité pour la mettre dans une belle petite case. C'est irritant de même, pour beaucoup, de ne pouvoir mettre dans une case un Constantin Chariot qui semble être partout à  la fois - mais jamais où on pourrait logiquement l'attendre. L'animal se révèle ainsi musicien classique, conférencier, historien de l'art, conservateur de musées, scénariste ou scénartiste ou encore scénartisan, c'est-à -dire initiateur et concepteur d'expositions, auteur de livres d'art, producteur de films documentaires, directeur de galerie, directeur d'hôtel des ventes... Oufti ! dirait ce Bruxellois longtemps Liégeois, qui vous raconte ce qu'il a déjà  fait, un peu comme le scribe du Pharaon déroulerait un long, long papyrus.

Mais il vous explique, avec un sourire de vrai charmeur et l'audace des timides, polie par sa facilité d'élocution, qu'il est comme un oignon, fait de couches concentriques qu'il faut traverser. Qu'il est du signe des Poissons, ce qui expliquerait tout, paraît-il. Qu'il n'a jamais eu, ni accepté, beaucoup de contraintes dans son travail. Qu'il cultive la liberté jusqu'à  l'inconstance - incluse -, au point d'avoir fait un quasi-totem scout de l'anagramme de son nom : Constantin Chariot - Inconstant Haricot. " Inconstant, c'est ce qu'on dit souvent de moi. Parfois, je me demande si je vais pouvoir continuer à  faire le grand écart comme ça mais en fait, tout ça marche de front ", rectifie-t-il, toujours avec le sourire. Il fait bien de rectifier, car de médisants besogneux n'hésitent pas à  noircir un peu un tableau qui les énerve. En plus d'être présent sur tous les fronts, il serait, selon eux, paresseux, tout lui serait facile et lui tomberait tout cuit dans la bouche. Bref, le cul bordé de nouilles, un gâche-métier total.

Bien entendu, comme pour les particules, le choix des qualificatifs varie selon la nature de l'observateur. Lui-même se décrit comme un " inadapté qui ne le montre pas, un homme né trop vieux dans un monde qui est trop jeune pour avoir de la mémoire ". On avouera que tout ça fait beaucoup pour un seul homme. Surtout quand cet homme n'a pas encore quarante ans.

De l'inconvénient d'entreprendre plusieurs choses à  la fois

Beaucoup ? Allez, pas assez en réalité ! Sa besace déborde de projets, qu'il arrive en règle générale toujours à  réaliser. Tenez, il vient de faire parler de lui pour avoir quitté, après huit mois seulement, la direction générale de Pierre Bergé & Associés, la plus grande maison de vente aux enchères de Belgique. Pourquoi ? " C'est tout simple : bien avant d'entrer chez Bergé, j'avais posé ma candidature à  la direction des Musées Royaux d'Art et d'Histoire et je me suis retrouvé numéro un des candidats en finale, ex-æquo avec Michel Draguet. La poursuite de ma mission dans une salle de ventes privée ne m'aurait pas permis de me consacrer pleinement à  mon dossier de candidature. Nous nous sommes séparés de commun accord. Depuis que je suis libre, je n'ai jamais été aussi occupé ! " Les idées, les projets, se bousculent, de la création d'une galerie d'art itinérante à  un projet de conférence sur l'année 1732, " l'année qui a étrangement vu éclore, dans toute l'Europe, les plus grandes pièces écrites pour la flûte traversière. "

Il rêve aussi d'une exposition sur Fouquet, l'intendant royal dont la munificence déplut, souverainement, à  Louis XIV. " C'est lui qui, en réalité, a été le grand ordonnateur du Grand Siècle, celui qui a réuni toutes les formes d'art à  une époque. " Il y a aussi dans sa panoplie un nouveau disque de musique baroque avec l'ensemble Il Sogno Barocco, dont il est directeur artistique. Et ce n'est pas fini. C'est ce qui définit sans doute le mieux Constantin Chariot, cette capacité à  vivre toutes ses passions en même temps - et à  en vivre, ce qui ne gâte rien. Quant à  dire que c'est un goût inné pour la transversalité qui alimente cette sorte de boulimie d'activité ou si, au contraire, elle l'amène à  se démultiplier, à  quoi bon ? On dit toujours que les chiens ne font pas des chats ; mais ils peuvent téter les mêmes mamelles.

Il n'y a aucun doute que le fait d'être né dans une famille d'artistes a orienté sa vie et ses goûts. Un père architecte, professeur à  la Cambre, peintre également, qui a travaillé avec Polak aux plans de l'Atomium de 1958. Une grand-mère et une mère musiciennes. Une sœur peintre elle aussi. " Nos parents étaient de grands collectionneurs de portraits classiques. Nous avons vécu, rue Frans Merjay à  Ixelles, sous le regard sévère d'une vraie galerie d'ancêtres - à  part qu'ils n'étaient pas de notre famille... " Ce regard-là  a peut-être pesé sur l'inconscient des enfants. Le manoir XVIe siècle, qu'avec ses parents il restaurera plus tard, à  Villers-devant-Orval, n'était pas non plus une demeure familiale ancestrale. Mais cette restauration a aussi exercé une influence sur lui, lui donnant une compétence qui lui a permis de devenir membre de la Commission Royale des Monuments et des Sites et l'incitant à  écrire un livre sur l'abbaye d'Orval. Il était à  cette époque-là  le tout jeune conservateur du Musée Gaumais de Virton : " J'avais 25 ans, j'avais présenté le concours pour remplacer le malheureux conservateur du musée, assassiné. Un très joli musée, qui a été mon laboratoire pendant douze ans. J'y ai appris mon métier, en y montant des expositions ambitieuses... "

Du rapport entre la polyphonie et la perspective picturale

Conservateur de musée à  25 ans, ce n'était ni un début, ni une fin pour un garçon qui avait déjà  mené, en parallèle, des études d'Histoire de l'Art à  l'ULB et de musique, au Conservatoire. Spécialité Moyen Âge et Temps Modernes d'un côté, premier prix de flûte traversière de l'autre. Avec un travail remarqué sur la synchronicité, à  la Renaissance, entre musique polyphonique et spatialité dans la peinture, qui découvrait la perspective. Cela l'a amené à  être un des premiers étudiants Erasmus à  étudier, à  Florence, avec Panowski, le grand théoricien de la perspective : " Les six mois les plus beaux de ma vie jusque-là . " Jusque-là  en effet, puisqu'il fallait quand même bien vivre. Il a vendu des pianos, poursuivi des cours de flûte traversière, fait un DEA d'études médiévales à  l'UCL, écrit des scénarios pour Polygones, une boîte qui travaillait pour Arte et la cinquième : " On a fait de tout, une soirée thématique Tintin, presque 500 capsules de “La Belgique vue du ciel”, une série sur la Route de la Soie, une autre sur Yehudi Menuhin. "

Le goût des chemins de traverse était déjà  là . Celui de la musique classique l'a amené à  créer un ensemble de musique baroque. Il a quitté pour elle la flûte traversière pour découvrir l'ancêtre de celle-ci, le... traverso, " une flûte de bois dont le son est comme une voix humaine ". Un autre volet d'activité, suite à  la rencontre de Didier Reynders dans le cadre de la fameuse D.L.U. - la déclaration libératoire unique qui devait rapatrier en Belgique l'argent placé à  l'étranger. Il devient conseiller à  la présidence du MR, pour la Politique scientifique, les Affaires universitaires, la culture et l'audiovisuel, le Tax Shelter entre autres. Sans, pour autant, afficher de manière voyante la couleur bleue. " Je suis plutôt un homme de terrain qu'un politique. Ce que j'ai découvert, au fond, c'est que tout cela, l'art, la culture d'un certain niveau, la finance, c'est le même public : on se fait un carnet d'adresses plutôt homogène. " Aucun doute là -dessus, ce carnet, il s'en sert. " Mais toujours au service de la culture, précise-t-il, c'est le vrai fil conducteur de cette vie qui m'a amené à  fréquenter beaucoup de milieux. "

La Direction Générale des Musées de la Ville de Liège lui est confiée, avec comme premier job l'achèvement du Musée du Grand Curtius. Il a la tâche d'animer une équipe de 130 personnes, c'est un succès. Il poursuit avec de grandes expos, Paul Delvaux, Raoul Ubac, Calatrava, l'architecte de la nouvelle Gare des Guillemins, dont il est devenu agent pour la production plastique. " Fascinant : en sculpture, c'est la même pensée que celle qu'on voit à  l'œuvre dans l'architecture, mais en devenir, en gestation. " De cette période liégeoise, féconde, il conserve le souvenir ébloui des audaces d'une ville qui, en 1939, dépêchait à  Lucerne son échevin des Beaux-Arts, avec pour mission d'y acheter ce qu'il pouvait de l'art " dégénéré " que les nazis mettaient en vente à  la galerie Fischer. " Il en est revenu avec le seul Picasso, le seul Gauguin et le seul Chagall des collections publiques belges ".

L'idée de mettre en scène d'autre manière cet épisode des " poubelles du Reich " est aussi, quelque part, sur les étagères de ses projets. Ils ne risquent pas d'y amasser la poussière. Car ce " paresseux " est un bosseur. Sinon, comment ferait-il ? Il se défend d'être un tâcheron mais essaye, par exemple, de répéter tous les jours : " La musique, avec le sport, c'est la seule discipline qui nécessite un entraînement quotidien. " La musique, pas n'importe laquelle bien sûr. Il déteste autant la musique binaire, " cet assommoir ", que l'imposture de l'art contemporain, celui qu'on appelle " l'art comptant pour rien ", " où la liberté d'expression a remplacé la qualité d'expression... " Au fond de lui, il aimerait que la musique européenne retrouve son rythme à  trois temps, " celui qui a fait son génie en l'élevant. " Mais il sait bien qu'il y a un temps pour tout. Pas trois.

Texte: Steve Polus - Publié dans le journal Références du 27 novembre 2010

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