Tout se recycle, rien ne se perd

Casser la logique du « on prélève, on transforme, on utilise, on jette » ? C'est le pari de l'économie circulaire. En Belgique, des entreprises deviennent précurseurs dans cette façon de faire. Elles réinventent l'industrie et les métiers de demain.

Rebus électroniques, ordures ménagères, plastiques, ferrailles... On génère sur terre 4 milliards de tonnes de déchets par an et ce chiffre devrait progresser de 40 % d'ici à 2020. Mais des solutions existent. Parce qu'elle rapproche les écosystèmes industriels du fonctionnement cyclique naturel, l'économie circulaire est une des réponses les plus crédibles à ce fléau. Cette « philosophie régénératrice » est à l'origine d'un courant qui conquiert de plus en plus d’industriels. Et si demain, nos déchets créaient des emplois ?

La vague du recyclage à peine déferlée, voici venu le concept du recyclage permanent, aussi appelé cradle to cradle et originaire des États-Unis. Littéralement, cela signifie « du berceau au berceau ». Chez nous, on parle d’économie circulaire. Et c’est la nouvelle devise du design industriel. Le terme sort peu à peu de son incognito, et d'un concept nébuleux naît une voie concrète pour booster la compétitivité. Schématiquement, l'économie circulaire s'opposerait à l'économie linéaire, la nôtre qui, d'un côté, épuise des ressources et, de l'autre, accumule des déchets. Il s'agit de rompre avec l'éternel refrain « extraire-fabriquer-jeter ». Sous l'effet de la croissance démographique, de l'urbanisation et d'une consommation massive de produits finis, ce modèle traditionnel s'avère incompatible avec la finitude des ressources naturelles. Sur les 65 milliards de tonnes de celles-ci injectées dans l'économie, 80 % ne sont valorisées sous aucune forme en fin de vie des produits qu'elles ont servi à fabriquer. Insoutenable à long terme. D'où l'idée d'un modèle industriel dans lequel la réparation des produits ou leur réinjection dans l'économie repousserait à l'infini leur fin de vie. Exit la notion de déchet, donc. Dans l’économie circulaire, rien ne se perd, tout se recycle. Comme dans la nature.

Il s'agit d'une stratégie nouvelle, et c'est – paradoxalement – dans les industries chimiques, automobiles, électroniques et technologiques que l'avancement de l'économie circulaire rencontre le plus grand écho. Les raisons de cette dynamique ? Les ressources ne sont pas infinies. L’accès aux matières premières, aux métaux et autres terres rares, est de plus en plus limité. Or, comme nous sommes de grands consommateurs de nouvelles technologies, la demande de métaux précieux ne fait qu’augmenter, explique Patrick Van Den Bossche, directeur d'Agoria Environnement, Métaux et Matériaux. Surtout, elle expose entreprises et gouvernements à la volatilité des prix et aux aléas d'approvisionnement de certaines matières premières. Et rend l'Europe dépendante de pays producteurs comme la Chine. Le recyclage est donc une partie de la solution. C’est devenu un besoin stratégique. Et, il se trouve que la Belgique a un vrai savoir-faire en la matière, insiste l'expert d'Agoria.

Une boucle régénératrice

Mais l'économie circulaire va plus loin que le simple recyclage. Pour parvenir à organiser un cycle vertueux, il faut en effet que les matières utilisées soient conçues pour être réutilisables. Les alliages de métaux doivent être faciles à séparer. Les plastiques doivent pouvoir être dépolymérisés puis polymérisés pour regagner leurs propriétés initiales, mais sans peser sur l'environnement. Pour cela, il faut revoir tous les cycles industriels, de la R&D au choix des matériaux, jusqu'à la production, au recyclage, à la transformation ou au reconditionnement.

Quel impact sur les métiers ? R&D, écodesign, design circulaire, gestion efficace des matières et de l’énergie… L’économie circulaire implique de nouvelles compétences qui, pour certaines, n’ont pas de métier défini. Elles mettent en œuvre l'écoconception, la réduction à la source, l'utilisation de ressources renouvelables et de filières d'énergie propres, la production de biens durables et sobres en énergie, l'optimisation des processus de recyclage et l'écologie industrielle. D’autres métiers demandent une adaptation parce que les processus évoluent, se complexifient, s’hybrident quand deux spécialisations se rencontrent. Dans un rapport daté de 2011, l’European Environmental Agency table cependant sur la création de 300 000 nouveaux emplois, si l’économie circulaire devait jouer les moteurs de croissance. Les emplois les plus qualifiés vont se retrouver à la fin de la chaîne de recyclage : Il s’agira non seulement de scientifiques, de chimistes et d’experts en processus mécaniques, mais aussi de profils plus créatifs ou conceptuels. Capables de repenser la finalité d’un produit, explique Patrick Van Den Bossche. En attendant, des postes se créent dans les grandes industries : analyse de cycle de vie, efficacité des procès et dans les départements de product management. Ces emplois sont encore embryonnaires. Mais à terme, c’est avec ces compétences qu’on pourra se distinguer, conclut Vincent Truyens, directeur du bureau Greenfish, à Bruxelles, spécialisé dans le recrutement vert.

 

« Transformer les contraintes en un atout »

Lancé en juin par le ministre wallon de l’Économie Jean-Claude Marcourt, le programme Next vient d’inscrire la Région wallonne dans l’économie circulaire. Objectif : donner un nouvel élan industriel à la Région, et aux emplois. En symbiose avec les acteurs de la recherche scientifique.

Pourquoi la Wallonie fait-elle le pari de l'économie circulaire ?

Nous n’avons pas de matières premières en Belgique. Nous considérons un certain nombre d’objets comme des déchets, alors qu’ils constituent des sources de récupération de matières importantes. Or, il est non seulement possible de réduire l’empreinte environnementale de nos entreprises, mais aussi de développer une économie qui dépasse l’écologie industrielle. Il s’agit de transformer la contrainte environnementale et énergétique en un atout économique.

En quoi consiste le programme Next ?

Nous avons d’abord lancé une plateforme de gestion efficace des ressources et de bouclage des flux. Plus de cinquante entreprises y ont été associées. Au total, plus de cent vingt pistes – dont vingt-cinq réalisables à court terme – ont été avancées pour montrer les avantages économiques de l’économie circulaire. Concrètement, cela implique une gestion efficace des ressources, le développement de nouvelles technologies pouvant se recycler, cela implique aussi de travailler avec des réseaux internationaux (dont la Fondation Ellen Mac Arthur) et, finalement, la création de nouveaux métiers.

Justement, est-ce que les métiers de l’industrie doivent, eux aussi, se recycler ?

Je pense que oui. On le constate notamment dans l’industrie chimique qui s’intéresse de plus en plus au recyclage de certains composants. Mais cela vaut aussi pour les nouvelles technologies. Tout l’enjeu consiste à préserver le démantèlement des objets et leur reconditionnement dans notre Région, et non dans des pays à bas salaires. Pour cela, il faut agir dès à présent sur les formations. Notamment en design circulaire, en logistique inversée. Les pôles de compétitivité et les acteurs de la recherche jouent ici un rôle majeur. Il faut que les industries et les chercheurs travaillent ensemble à compenser le manque de ressources stratégiques.

 

Producteur de matières secondaires

Dans le système visant le zéro déchet, le recyclage est un maillon essentiel. Les produits d’aujourd’hui peuvent ainsi devenir les ressources de demain. Et même créer des emplois. Si les pratiques se réclamant de l’économie circulaire commencent à peine à se réveiller, le précepte s’applique depuis plusieurs années chez Comet Traitements. Cette société hennuyère est spécialisée dans le traitement et la valorisation des matières métalliques contenues dans les résidus de broyage de biens de postconsommation : véhicules hors d’usage, déchets d’équipements électriques et électroniques, ferrailles de collectes. Cette PME de septante salariés traite 250 000 tonnes de matières par an. Historiquement, notre métier consiste à traiter les 25 % des matières résiduelles qui ne sont pas de l’acier broyé, explique Pierre-François Bareel est R&D Manager chez Comet Traitements. Métaux non ferreux, aluminium, cuivre, laiton, inox… une fois que nous les collectons, tous sont remis dans le circuit. Problème : que faire des déchets plastiques qui émanent de ces résidus ? Notre département R&D y travaille depuis l’an 2000. Aujourd’hui, nous réintégrons ces plastiques dans l’industrie automobile. Notamment pour construire  de nouveaux pare-chocs, explique Pierre-François Bareel. Mais le processus est poussé encore plus loin : même les fractions minérales (verre, béton, pierraille) sont valorisées et réintroduites dans le secteur routier. La rouille (l’oxyde de fer), quant à elle, est réinjectée dans le secteur sidérurgique. Nous sommes une partie de la boucle. Des producteurs de matières secondaires. Mais depuis quelques années, nous essayons de raccourcir cette boucle. Pour certaines matières, nous avons atteint des taux de valorisation qui atteignent 98 %, s’enthousiasme le manager R&D. Dans ce secteur de niche, la palette de métiers s’étale du balayeur au docteur. Chaque nouveau procédé fait appel à de nouvelles compétences. Nous devons parfois former nous-mêmes nos travailleurs. Mais nous engageons presque tous nos travailleurs localement, confie Pierre-François Bareel. Aujourd’hui, l’ambition de Comet Traitements est de produire sa propre énergie afin de couvrir ses activités. Une unité pilote de valorisation de plastiques en carburants sera lancée en novembre, à Obourg. Cerise sur le gâteau : nonante emplois devraient y être créés.

 

À LIRE

Cradle to cradle, par W. McDonough et M. Braungart, éd. Alternatives, 2011, 230 p., 15 €.

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