Travail à temps partiel : le bon calcul ?

En Belgique, 25 % des travailleurs salariés le sont à temps partiel. Chez les femmes, cette proportion monte à 43 % et reste un vecteur d’inégalités important. Pour autant, est-il possible de faire carrière en travaillant moins ?

Comme le CDI, le travail à temps plein correspond à l’idée que nous nous faisons encore de la vie professionnelle avec un grand V : stable et bien rémunérée. Mais le monde du travail évolue plus vite que nos représentations. Aujourd’hui, en Belgique, le travail à temps partiel constitue la réalité de plus d’un quart des travailleurs et de près de 43 % des femmes, les hommes n’étant que 9 % à travailler à temps partiel (1). Ainsi, pour l’ensemble de l’Europe, le travail à temps partiel n’a cessé d’augmenter ces dernières années : il concernait 16,2 % des travailleurs en 2001 contre 19,5 % en 2011. Un phénomène lié à la crise de l’emploi et aujourd’hui renforcé par une série de nouveaux dispositifs. Il y a non seulement le temps partiel « pur » mais aussi des formes qui pullulent comme le crédit-temps, développé depuis les années 2000, rappelle Jacques Wels, sociologue à l’ULB. C’est ce qu’on appelle les marchés transitionnels du travail, liés à l’idée de « flexsécurité ».

Aujourd’hui, le temps partiel concerne d’ailleurs plutôt les travailleurs en fin de carrière. En 2010, en Belgique, 39,2 % des femmes de 25-49 ans travaillaient à temps partiel contre 53,1 % des 50-64 ans ! Le temps partiel n’est donc pas seulement une affaire de jeunes mères priées de s’investir à la maison : il serait aussi une manière de tirer progressivement sa révérence... En fin de carrière, la question du temps partiel se pose d’autant plus, car nous sommes face à des politiques qui désincitent l’usage de dispositifs de retraite anticipée et invitent davantage à une réduction du temps de travail, poursuit Jacques Wels.

Entre précarité et liberté

Certains observateurs repèrent dans cette évolution une « féminisation » du marché du travail. Une appellation tristement opportune puisqu’aujourd’hui encore, le temps partiel et les carrières morcelées sont majoritairement l’apanage des femmes. Marjorie, 33 ans, assistante à l’université, fait partie de ces  43 % de travailleuses à temps partiel. Elle s’estime plutôt bien lotie puisque grâce à son doctorat, son salaire net avoisine les 1 500 €. Je sais que mon mi-temps vaut un temps plein « mal payé »... donc je ne me plains pas. Dans l’idéal, j’aimerais trouver une autre charge dans l’enseignement par exemple, mais la situation est confortable et je me dis qu’au moins, j’ai du temps pour m’occuper de mon fils. Au fil du temps, de nombreuses femmes finissent en effet par s’accommoder d’un temps partiel vanté pour la « disponibilité » qu’il leur laisse. Une situation que déplore Françoise Goffinet, attachée à l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes : Le temps partiel place les femmes dans un cycle infernal, car cela signifie qu’on a encore moins accès à la formation, donc aux promotions, donc à la progression salariale. La chose est d’autant plus vraie pour les profils dits « peu qualifiés », pour qui le temps partiel s’assimile très souvent à une situation de précarité économique. Katheline, 38 ans, est vendeuse dans un grand magasin. Si je pouvais, j’accepterais tout de suite un temps plein, mais mon employeur ne me le permet pas. Vu ce que je gagne, je sais que si je me sépare de mon compagnon, ce sera financièrement très difficile. Certains me disent que le temps partiel me permet de m’organiser comme je veux. Mais ce n’est pas vrai : en travaillant le samedi et plusieurs fois par semaine jusqu’à 19 h, je n’ai pas plus de temps pour mes enfants...

Lorsqu’il ne menace pas la stabilité économique, le temps partiel est en revanche de mieux en mieux accepté. Chez les profils très qualifiés, il est même perçu comme une possibilité de s’épanouir ou de cumuler plusieurs fonctions. Au Royaume-Uni, on voit d’ailleurs se développer depuis quelques années des systèmes de job sharing qui permettent de se partager « à mi-temps » des postes à très hautes responsabilités... Il ne faut pas noircir le temps partiel,commente Jacques Wels. On a aujourd’hui des carrières de plus en plus complexes et de plus en plus composites : composites parce que le temps de travail est réparti autrement, mais aussi parce qu’on cumule différents statuts. Nous sommes dans l’individualisation des parcours professionnels.

Les solutions

Si vous travaillez à temps partiel, il importe donc de faire fructifier le temps disponible. À l’heure où le monde du travail évolue rapidement, un temps partiel peut en effet être l’occasion de se former, d’élaborer un nouveau projet professionnel et même de cumuler un autre emploi, par exemple en tant qu’indépendant complémentaire. Le tout est d’inscrire cette période de travail à temps partiel dans une dynamique constructive. Car à partir d’un certain âge, une femme qui a organisé tout son mode de vie autour du temps partiel a souvent du mal à retourner à temps plein, met en garde Françoise Goffinet.

Qu’il soit « choisi » ou « imposé », le temps partiel doit donc être envisagé de façon réaliste tant en termes de rentrées financières – en prenant en compte la question de la pension notamment – que de planning. Dans un temps partiel, on ne travaille jamais les heures qui sont indiquées dans le contrat ! On travaille toujours plus, rappelle Jacques Wels. Ne pensez pas qu’un mi-temps, par exemple, équivaut à couper votre semaine en deux : les trajets, l’implication « psychologique » dans votre job et les inévitables imprévus vous amèneront la plupart du temps à faire des heures sup. Négociez également des horaires qui vous conviennent, sans quoi vous pourriez perdre les avantages que le temps partiel est censé offrir en termes d’organisation. Le temps partiel ne rentre pas souvent en adéquation avec la vie de famille, commente Jacques Wels. On oublie souvent que c’est la répartition des heures qui compte plus que la question de la diminution des heures... Dans cette optique, avant de demander une réduction de votre temps de travail, pensez d’abord à réclamer un aménagement de vos horaires. Car le temps partiel est parfois une fausse solution... à un vrai problème de conciliation vie privée-vie professionnelle.
À bonne entendeuse...

(1) Eurostat, 2012

 

Texte de Julie Luong

 

 

Retour à la liste