Travailler avec (et contre) un cancer

Rédigé par: Magali Duqué et Elisabeth Clauss
Date de publication: 17 oct. 2023

Onze milles femmes sont touchées par un cancer du sein chaque année en Belgique. En réalité, ce chiffre est incorrect… Puisque la maladie impacte aussi leurs familles, amis et collègues. À l’occasion d’Octobre Rose, BIG* a lancé « I miss you », une grande campagne de sensibilisation qui nous rappelle que c’est une lutte de tous les jours. Parcours de combattantes.
Cancer du sein octobre rose
Il y a la souffrance du corps et du cœur, mais aussi le deuil de sa vie d’avant ou l’incompréhension dans le regard de l’entourage. À l’image d’une carte postale que l’on envoie à un proche dans l’attente de le revoir, « I miss you » porte un message d’espoir… de retrouver bientôt cette nouvelle version de soi, de renaître après les multiples traitements.

Le travail, c’est la santé ?
Quand l’annonce de son cancer du sein est tombée en 2016, Wendy travaillait à La Haye, dans une petite agence de médias sociaux, en tant que consultante en communication. « J'avais 46 ans, et en état de choc, je me suis demandé ce que j'avais bien pu faire. Je pensais vivre et manger sainement, mais j’ai tout remis en question. » admet-elle. « À l'époque, mon fils avait 11 ans, et j'avais très peur de ne pas le voir grandir, même si les médecins étaient rassurants. » Heureusement, le cancer avait été détecté tôt. « J'ai contacté mon employeuse, qui s'est montré très soutenante et concernée. Nous travaillions ensemble dans une petite structure, et malgré les complications logistiques que cela allait entraîner, elle m'a tout de suite encouragée à prendre le temps nécessaire pour faire face. Parallèlement, elle a réfléchi à la manière d'assurer la continuité de l'entreprise. Une personne a été engagée pour assurer l’intérim. Je n’ai pas tout de suite été mise en arrêt maladie : je suis retournée au bureau dès le lendemain du diagnostic. »

Au début, elle ne s'absentait que le temps des rendez-vous médicaux et des biopsies. « Travailler me changeait les idées, ça m'aidait à rester en bonne santé mentale. J'ai dû subir une mastectomie, et à partir de là, j'ai été mise en congé pendant presque deux mois. Je souffrais terriblement, chaque jour. Les premières semaines ont été un cauchemar, parce que je ne supporte pas les antidouleurs aux opiacés. Je n'étais réellement plus capable de travailler. Mon activité me manquait, mais j'étais épuisée. Je me battais chaque jour pour guérir, et pour accepter mon reflet dans le miroir. J'étais en mode survie. » confie Wendy. « En termes de salaire, j'ai d'abord été payée à 100 %, puis après un temps, c'est tombé à 70 %. Mon employeuse est venue plusieurs fois me rendre visite à la maison, elle m'apportait des petits cadeaux, elle me soutenait. Mais j'étais quand même stressée de ce qui adviendrait si je restais absente trop longtemps… À mon retour, j'ai retrouvé mon poste exactement dans les conditions dans lesquelles je l'avais laissé. J'ai recommencé à travailler quelques heures par jour, puis progressivement, à plein temps. Revenir au bureau m'a vraiment aidée à me rétablir psychologiquement, parce que ça fait du bien de se sentir utile, et que le lien avec ma vie professionnelle n'avait pas été rompu. »

Cette expérience a eu un impact sur le regard qu’elle portait à la fois sur sa vie et sur sa carrière : « Ça m'a donné de nouvelles perspectives. » Quand l'année dernière, elle a eu l'opportunité de déménager aux États-Unis avec son mari, elle n’a pas hésité. « Désormais, je travaille toujours dans le marketing, je gère la communication, les relations publiques et le site de sa clinique vétérinaire à Philadelphie. J'avais envie de me consacrer aux animaux, qui sont ma passion depuis l'enfance. Je mêle donc aujourd'hui deux domaines dans lesquels je me sens exactement à ma place ».

Art Therapy
Après plusieurs années dans le pharma, Daphné a contribué à l’excellence d’un vignoble de prestige dans la région de Bordeaux. Mais la vie nous joue parfois des tours… Alors qu’elle rejoint Bruxelles pour se remettre de son divorce, le verdict tombe : « Deux cancers. Un différent dans chaque sein ! ». Enfin une explication rationnelle à cette fatigue persistante qui ne la lâchait plus depuis plusieurs semaines. Mais, surtout, double coup dur pour cette femme entière qui ne fait jamais les choses à moitié. « Il a d’abord fallu accuser le choc. Ne pas penser au pire. Garder la tête haute, pour mes filles et ma famille. » Telle une lionne, elle n’a jamais baissé les bras : « Être forte. Ne pas se laisser aller. Je me le répétais en boucle. » Alors, elle a continué à s’apprêter tous les matins. Même les jours où elle ne sortait pas de la maison afin de se remettre d’un lendemain de chimio difficile... « Perruque, faux cils, maquillage, faux ongles, … sont devenus ma routine. Cela me prenait parfois une heure ! Jusqu’à ce que mon miroir ne me renvoie plus une image de moi « malade ». Mais d’une femme qui prend soin d’elle. » De nature solaire, Daphné a fait le pari de continuer à rayonner, peu importe les épreuves. Si bien que, beaucoup de ses connaissances ont appris pour sa maladie qu’à l’annonce de sa rémission !

 « Bien sûr, j’ai connu des hauts et des bas… Mais j’ai réussi à (re)trouver mon équilibre. Notamment, en me plongeant cœur et âme dans mes sculptures. » D’un loisir, elle est en a fait son échappatoire. « Je m’enfermais des heures dans l’atelier. C’était ma bulle (de protection ?). Un cocon où mes soucis n’avaient pas leur place. » Il faut dire que malaxer la terre est infiniment thérapeutique. Et voir ses créations prendre forme, c’est aussi un excellent moyen de se (re)construire. De ressentir de la satisfaction. D’extérioriser ses pensées et ses sentiments en les matérialisant. C’est un moyen d’expression au pouvoir libérateur. Pas étonnant, donc, que Daphné rende hommage aux femmes dans ses créations. Mais aussi à la sensualité, la maternité, l’amour de soi… Autant de thématiques universelles qui nous concernent toutes ; et qui prennent encore d’autres dimensions quand on passe par cette épreuve. A ses yeux, toutes les femmes sont belles. Et ne devraient pas avoir de complexes à cause du regard des autres. Ça aussi, c’est une belle leçon qu’elle tire de son combat… « Je me suis essayée à de nouvelles techniques, comme la feuille d’or. C’est un travail très minutieux, qui demande beaucoup de concentration. Et qui a le don de vider complétement la tête ». Cette idée lui est littéralement tombée dessus : « Je venais de sculpter ma poitrine. Sauf qu’à la cuisson, un sein s’est cassé. » Inutile de vous faire un dessin : c’était exactement là où se logeait sa tumeur la plus agressive. Pour réparer son œuvre, Daphné a choisi une technique artistique japonaise qui consiste à recoller les morceaux avec de l’or. « Le Kintsugi est souvent utilisé comme un symbole de résilience. » dit-elle avec les yeux qui brillent. Métaphore ou métamorphose ? Une chose est sûre : ses œuvres portent en elles un beau message.

L’importance d’un bon soutien
Juliette, 45 ans, bruxelloise d’origine congolaise, entrepreneuse et maman d’une petite fille de 5 ans, a eu un cancer du sein de type hormonodépendant de stade 2. Il y a quatre ans, elle a ressenti une boule dans son sein et ses ganglions lui paraissaient gonflés, mais sur le moment elle n’a pas pris ces deux signes au sérieux et a préféré attendre son prochain rendez-vous chez le gynécologue, un mois plus tard. C’est lui qui tirera la sonnette d’alarme et sera à la base de la prise en charge de Juliette par des spécialistes, et de son « sauvetage » grâce aux différents traitements. « Avant même que je réalise que c’est un cancer, j’étais branchée à ma première chimio... Je n’étais pas prête, mais est-on jamais prête ? » confie Juliette. En effet, à son jeune âge, ce diagnostic est tombé comme une sentence dans une vie bien remplie (un projet d’entreprenariat, un enfant, une nouvelle maison...) et a un impact considérable sur elle et son entourage. Son compagnon est profondément touché lui aussi; très présent, il montrera les premiers signes de burn-out un an après la prise en charge de Juliette. Grâce à l’écoute et au soutien de leur médecin, elle et son compagnon ont pu se reconstruire l’un et l’autre. « C’est un processus qui prend du temps, que ce soit pour le patient ou pour les aidants proches, d’où l’importance d’en parler, d’être soutenu, de sensibiliser (pendant et après la maladie). Personne n’est à l’abri de quoi que ce soit. »

Bon à savoir :

  • On peut s’informer des différentes procédures à entreprendre et des accompagnements disponibles via les mutuelles, les services sociaux des centres de traitement, les CPAS, le numéro gratuit de Cancerinfo 0800 15 801, le site cancer.be et par e-mail à cancerinfo@fondationcontrelecancer.be
  • Du point de vue légal, aucune déclaration à l’employeur n’est obligatoire en cas de diagnostic de cancer. Cependant, d’après la Fondation contre le Cancer, privilégier une communication ouverte présente de nombreux avantages, aux niveaux pratiques, logistiques et souvent, humains.  Il est donc préférable d’informer l’employeur dès l’annonce du diagnostic, et de lui préciser si l’on souhaite communiquer sur le sujet avec ses collègues. « En posant vos limites et en parlant de vos préférences, votre employeur et vos collègues se sentiront plus à l’aise et plus enclins à vous contacter ». Si la communication avec l’employeur est délicate, les coachs formés par la Fondation peuvent offrir des conseils ou servir d’intermédiaires. 
  • L'assurance obligatoire rembourse, sous certaines conditions, le dépistage de certains cancers. Un programme de dépistage du cancer du sein est organisé par la Communauté française pour les femmes de 50 à 69 ans : une mammographie, le « mammotest », est assuré gratuitement tous les 2 ans.

*Breast International Group (BIG), le plus grand réseau académique au monde dédié à la recherche sur le cancer du sein, dont le siège est à Bruxelles, a lancé « I miss you » dans le but de sensibiliser à la lutte contre le cancer du sein. Plus d’infos sur bigagainstbreastcancer.org