Travailler dans le Cloud

L'informatique dématérialisée a d’abord fait rêver, avant de s’imposer dans presque tous les pans de notre société. À l’ombre des serveurs et des métadonnées, qui sont ces pros qui travaillent dans le nuage ?

Comme souvent, la réalité rattrape la fiction. Imaginé par l’auteur Dan Simmons, au début de l'ère internet, dans les sagas « Hypérion » et « Endymion », le rêve d’une « infosphère », un nuage numérique capable de délivrer instantanément des milliers de données sans limites physiques, est désormais réalité. Avant, nous allions sur internet. Maintenant, nous sommes dedans. Avec le cloud computing, il suffit de se connecter à internet à travers n'importe quelle plateforme, PC, smartphone, tablette, et ce, quel que soit le système d'exploitation employé, pour accéder à des milliers d’applications et de données. Sans les stocker.

Comme internet il y a quelques années, la dématérialisation des documents et l’explosion du stockage de données apportent peut-être autant de changements que l’avènement de l’agriculture. Nous sommes 7 milliards de Terriens, dont 2 milliards d'internautes, et nos disques durs sont désormais trop petits. Notre vie numérique exige chaque jour des capacités de stockage informatique supplémentaires (photos, sons, bases de données). Avec 1 000 milliards de terminaux différents connectés en 2015, selon IBM, les experts estiment que les besoins d'espace pour ces données augmentent plus vite que les capacités. Ce n'est pas vers la planète Mars que nos datacenters vont continuer à migrer, c'est vers d'immenses fermes informatiques, pouvant abriter jusqu'à 100 000 serveurs.

Fascinant, flippant et désormais banckable. Depuis cinq ans, les poids lourds des nouvelles technologies martèlent que l'avenir réside dans le cloud computing, littéralement « l'informatique dans le nuage ». Dès 2006, Amazon décida de rentabiliser ses capacités de stockage, sous-utilisées en dehors de la période de Noël, et se lança dans ce marché. Depuis, le cloud computing représenterait en Europe un chiffre d'affaires de 7 milliards d'euros, avec un potentiel de croissance de 20 % par an. Les acteurs du secteur se proposent de louer un coin de ciel aux utilisateurs, comme on promettait une concession dans l'Eldorado. Et ils offrent, bien sûr, les services correspondants.

Les métiers internes, premiers impactés

S’il reste l’apanage des sociétés informatiques et des opérateurs télécoms, qui espèrent trouver un relais de croissance sur ce marché, le « nuage » fait planer son ombre un peu partout. Des sociétés de service aux boîtes de consultance, en passant par l’Administration publique et les hôpitaux, l'informatique dématérialisée s’est imposée dans toutes les strates de la société. Du coup, l'essor du cloud computing modifie en profondeur le fonctionnement des systèmes d'information des entreprises. Premier métier impacté : celui des managers des systèmes d'information. Aujourd’hui, les responsables SI doivent avoir une maîtrise complète du domaine et être capables de déployer une stratégie « cloud » au sein de l'entreprise, explique un consultant de Cap Gemini. Pour les directions informatiques, c'est un changement radical qui les amène à relever des défis technologiques, de sécurité mais également de gouvernance. Au-delà de ces défis, le véritable challenge pour l'entreprise sera celui des usages métiers, le passage d’un cloud technologique à un cloud business. Une aubaine pour les sociétés de conseil IT, qui engagent des consultants capables d’accompagner les clients vers cette grande migration. Ils doivent guider les clients en définissant de manière optimale les niveaux de service, le coût des services à l'unité, les indicateurs de qualité de service, les politiques et outils de sécurité, les objectifs de continuité de service et d'automatisation des processus.

Hier réservées aux grands groupes et enseignes spécialisées, les technologies du cloud computing se mettent aussi à la portée des PME, voire des TPE. De grands éditeurs tels qu'Oracle, SAP ou Sage, et les nouveaux venus du CRM comme Microsoft, se tournent vers elles. Les clients passent au cloud computing pour être plus flexibles et pour faire des économies, explique Philippe Tailleur, CEO de SAGE Belux. La dématérialisation de l’informatique leur permet d'accéder sans surcoût à des fonctionnalités et des ressources mutualisées sur internet. Le groupe international, qui emploie 70 personnes en Belgique, « vise une croissance entre 15 % et 25 % par an dans le cloud computing. Son objectif : offrir des solutions locales de gestion et de facturation électronique, d’échange, de recherche, d’archivage et de stockage de données, adaptées aux besoins des PME. Chez nous, le Cloud dépasse de loin la maintenance des serveurs, confie Philippe Tailleur. Il révolutionne aussi l’interface des utilisateurs. Dans les trois prochaines années, presque toutes les utilisations auront changé d’ergonomie. C’est pourquoi nous avons besoin de web designers et de designers d’applications.

Des pros difficiles à trouver

La gestion d'un Cloud fait appel à des compétences traditionnelles des ingénieurs en informatique : la création d'algorithmes, la programmation, l’architecture logiciels et réseaux. Mais de nouveaux enjeux apparaissent comme la sécurisation de l’accès aux données, l’optimisation de la consommation d’énergie des datacenters, l’architecture des logiciels et des infrastructures, l’urbanisme de l’information, la gestion des volumes de données... Les clients n'ont pas envie de deviner quelles caractéristiques permettront de supporter tel ou tel service. Nous nous occupons de ce calibrage technique, explique Philippe Tailleur. À l’ombre des serveurs, différents profils sont sollicités. Architectes réseau, spécialistes des télécommunications sans fil (Wi-Fi, 3G, 4G), experts en sécurité ou en conduite du changement... Le Cloud, c’est aussi la nécessité d’offrir une accessibilité permanente aux applications et aux données, confie Pierre Focant, CEO de Systemat, qui vient d’ouvrir son deuxième datacenter au Luxembourg, après celui de Jumet. En back-office, il y a des dizaines d’ingénieurs et de gradués en électronique qui assurent la gestion des plateformes. Et de préciser : Il faut non seulement des experts pour assurer la maintenance et la sécurité des datacenters, mais aussi du personnel qualifié pour accompagner de très près les clients qui décident d’entrer dans le Cloud. Une attention particulière est portée aux utilisateurs : Nous recherchons des conseillers pour notre helpdesk téléphonique, capables de travailler sur des plages horaires étendues et des techniciens pour prêter assistance sur site, confie Pierre Focant.

Mais le Cloud voit aussi se développer d’autres potentialités, plus hostiles. Le Cloud a multiplié les risques informatiques et les a transposés sur de nouvelles plateformes, explique Stéphane Pascalet, directeur général d’Éditions Profil, éditeur de BitDefender. De nouvelles formes d’attaques voient le jour, comme le social engineering. Imaginons que, demain, ces données soient accidentellement ou frauduleusement perdues, dérobées ou exploitées. Imaginons que le Cloud devienne l'espace virtuel de toutes les tentatives d'espionnage économique ou politique. Alors, l'odyssée de l'espace informatique se transformera en enfer ou en Babel numérique. À moins qu’il n’y ait des pros pour prévenir les risques. Et les traiter. Avec le Cloud, on assiste à une montée en compétences en matière de sécurité : les ingénieurs en développement deviennent des spécialistes du développement sécurisé, illustre Stéphane Pascalet. La nuance est fondamentale. Elle redessine les pratiques. Pour ces métiers, la demande est tellement forte, que les salaires se situent au-delà d’URL.

14 milliards

C’est, en dollars, le chiffre d'affaires annuel que représentera l'informatique dématérialisée, d'ici à la fin 2013, selon le cabinet Gartner. IDC, un autre cabinet, est bien plus optimiste et envisage que les services sur le C                loud atteindront 44,2 milliards de dollars fin 2013.

2 500 €

C’est, en brut, le salaire mensuel des designers d’applications qui entrent sur le marché. Avec un peu d’expérience, ils atteignent rapidement 3 500 € de revenu. Vu leur rareté, leur package salarial se dote de plusieurs extras, dont une voiture de société.

3 500 €

C’est le salaire brut de départ pour les gestionnaires de plateformes. Auquel s’ajoutent plusieurs avantages extralégaux, dont la voiture de société. Ces profils sont tellement rares, qu’en affichant un peu d’expérience, ils voient leurs revenus friser la démence.

5 500 €

C’est le salaire fixe, en brut, pour les responsables de sécurité spécialisés dans les problématiques Cloud. En fonction de leur expertise, leurs revenus peuvent atteindre 100 000 € brut par an. Leur package s’accompagne presque systématiquement d’une assurance groupe, d’une assurance hospitalisation et d’une voiture de société.

Retour à la liste