Un marché de l’emploi au beau fixe

Rédigé par: Hélène Seynaeve
Date de publication: 22 nov. 2021
Catégorie:

Belgamaide

Demande retentissante, entreprises préservées par des mesures de soutien et départs à la retraite des «  baby-boomers  »  : tout cela contribue à expliquer l’optimisme du marché du travail.

Le marché du travail poursuit son envol et les entreprises recrutent à tour de bras. «  La crise du covid, dans ses dégâts économiques, est tout à fait exceptionnelle  », résume Philippe Ledent, économiste chez ING. «  On a une reprise, avec une transformation de l’économie qui s’accélère toujours en temps de crise, mais avec un taux de chômage qui n’est pas bas du tout.  »

En Wallonie, les demandes d’emploi chutent ainsi pour le huitième mois consécutif alors que les opportunités ont augmenté de 61  % en un an, indique le Forem. Même son de cloche du côté d’Actiris : par rapport à octobre 2020, le chômage a baissé de 4  % et les offres ont doublé à Bruxelles. Un engouement alimenté par les effets secondaires de la crise, mais également par des facteurs structurels.

«  On a un marché mobile et dynamique où les tâches et profils recherchés ont évolué, notamment avec le télétravail, et où beaucoup quittent leur emploi pour un autre  », estime Philippe Lacroix, directeur général de Manpower en Belgique. Premier élément qui explique l’essor du marché du travail  ? «  La reprise économique  », tranche-t-il. «  Chaque fois qu’il y a croissance, il y a augmentation de l’emploi et du recrutement.  »

Une reprise économique catapultée

Alimentée par un retard dans les affaires, l’excédent d’épargne et les perspectives d’une sortie de crise (ou, du moins, d’un «  monde d’après  » sereinement partagé avec le virus), l’économie s’emballe. «  On a un boom mondial de la demande qui se traduit par des problèmes d’approvisionnement. Les entreprises, pour ne pas rater le train, ont maintenu l’emploi, voire en ont créé dans les secteurs en croissance  », analyse Philippe Ledent.

D’autant plus que les remontées du virus n’auront pas réussi à endiguer l’enthousiasme. «  Le cas de la troisième vague en mars-avril est édifiant  », poursuit-il. «  La vaccination était loin du compte, pourtant on a connu un taux de croissance exceptionnel au 2ème trimestre.  » Non seulement la demande des Etats-Unis, alors en phase de réouverture, avait stimulé la croissance belge et mondiale, mais les entreprises ont également pris confiance dans leur capacité à fonctionner malgré le covid.

Entreprises préservées, emplois sauvés

Les mesures de soutien ont par ailleurs aidé les entreprises à se maintenir à flot. Selon Actiris, le chômage temporaire et le droit passerelle, bénéficiant respectivement à 27  % des salariés et 57  % des indépendants bruxellois au pic de la crise d’avril 2020, ont ainsi permis d’éviter des vagues de licenciements.

«  Pendant le covid, on a connu une énorme inertie du marché du travail, et les pertes d’emploi dans les secteurs en perte de vitesse n’ont pas été massives jusqu’à présent  », précise Philippe Ledent. Alors que dans une récession «  classique  », les secteurs en recul connaissent faillites et restructurations, la pandémie a fait exception. «  On a connu un léger sursaut du chômage, mais ce n’est pas grand-chose face à l’ampleur de la crise.  »

Pour Philippe Lacroix, «  s’il y a un point positif à retenir de cette période, c’est la réaction au niveau des aides qui ont maintenu l’emploi. La reprise actuelle permettra d’amoindrir progressivement les interventions.  » Une vision que nuance l’économiste d’ING. Sans remettre en question l’utilité des mesures, il s’interroge sur leur inscription dans la durée  : «  C’est la première crise économique qui a entraîné une baisse des faillites. C’est toujours dur de savoir où mettre le curseur. Ce sont des questions difficiles, qui ne sont pas seulement économiques, mais aussi politiques et sociales.  »

Bye bye baby-boomer

Troisième phénomène, plus structurel et latent, qui pousse les recrutements  : le vieillissement de la population. «  Comme il y a eu un stand-by à cause du covid, au lieu d’avoir une année qui part à la retraite, on en a deux cumulées  », s’inquiète Philippe Lacroix.

Le départ de la génération des boomers, nés entre 1943 et 1960, préoccupe particulièrement le marché depuis que les premiers d’entre eux ont pris le chemin de la pension. Une tension exacerbée aujourd’hui par un manque généralisé de main-d’œuvre, encourageant les entreprises à redoubler d’efforts pour attirer et fidéliser les employés.

«  On observe une plus grande rapidité à recruter et un glissement vers des contrats plus longs, y compris chez les intérimaires  », estime le directeur de Manpower. Pour rester compétitifs, «  des secteurs devront aussi se résoudre à accepter que leurs travailleurs ont désormais un pouvoir de négociation et favoriser des revalorisations salariales accompagnées d’un meilleur accès à la formation. Les entreprises restent trop habituées à chercher la perle rare à bas coût  », sourit Philippe Ledent.

Si le Bureau du Plan prévoit un retour de l’activité économique à son niveau d’avant-crise dès la fin de l’année, les deux experts s’attendent à une croissance plus mesurée en 2022. «  Jusqu’ici, on a eu le meilleur des deux mondes  : une récession sans dégâts et une reprise vigoureuse. Maintenant, l’économie va devoir voler de ses propres ailes dans un contexte où la demande ne sera plus aussi forte et où les pénuries de talents se poursuivent.  »