Une « conviviale attitude » pour mieux travailler

Je râle, tu râles, il râle... et nous finissons tous par râler. Un patron d'entreprise est parti en croisade contre la morosité. En nous invitant à retrouver le sens de la... convivialité.

Il n'est ni consultant ni écrivain. Il est « juste » un patron d'entreprise qui a ressenti le besoin de partager ses recettes pour rendre du sens et du plaisir au travail de chacun. Catalogue de bonnes pratiques parfois tellement évidentes qu'on s'étonne de les ignorer, la « conviviale attitude au travail » proposée par Abdessamad Bennani ne peut nous faire... que du bien.

Vous écrivez : La conviviale attitude est particulièrement utile aux personnes qui trouvent leur travail actuel désagréable, pénible ou conflictuel. Un large public...

Si le monde du travail était convivial, je n'aurais pas ressenti le besoin d'écrire ce livre. Celui-ci est avant tout une réaction face à un manque tel que je le perçois autour de moi, une réaction dont la légitimité repose sur ma pratique quotidienne. Je suis à la tête d'une petite entreprise informatique où, globalement, il y a peu de conflits, au sein de laquelle les gens s'entendent bien et font preuve de solidarité. Ce livre est le fruit de l'expérience commune que nous avons accumulée : peu de théorie, donc, quasi exclusivement de la pratique !

La plupart des ouvrages proposant d'améliorer la gestion des ressources humaines ont une perspective utilitariste : au final, c'est la performance de l'entreprise qui est recherchée. Est-ce aussi votre objectif ?

L'optimisation de la performance n'est qu'une conséquence, pas un objectif. Ma première motivation, c'est d'aider les gens à retrouver le bonheur au travail, c'est de leur proposer des solutions qu'ils adopteront ou non afin tout simplement de ne pas continuer à râler huit heures par jour si pas davantage. Le fait de travailler de manière plus détendue, en étant davantage en accord avec soi-même, avec les autres et avec notre environnement contribue avant tout au bien-être de l'individu. Ce n'est qu'indirectement que l'organisation en profite.

N'est-ce pas un peu incongru de s'intéresser à la convivialité en pleine crise, quand la pression et le stress au travail ne cessent de s'accentuer ?

C'est d'autant moins incongru que c'est le remède – ou en tout cas, plus modestement, une partie de la solution. Mon propos n'est aucunement d'éluder les problèmes, d'ignorer les conséquences d'un environnement économique fortement dégradé. Tout n'est pas rose, certes, mais tout n'est pas noir non plus. Nous vivons, en Belgique comme en France, dans des pays où les hôpitaux fonctionnent, où les enfants sont éduqués, où les supermarchés regorgent de produits frais : à force de se plaindre, on oublie de voir ce qui va bien. Or, c'est dans le positif qu'on capte l'énergie pour aller de l'avant.

D'où votre proposition d'adopter des « lunettes conviviales » ?

Regardons autour de nous : combien de gens n'entendons-nous pas se plaindre de leur travail ? Râler est devenu comme une habitude. Mais si on prend le temps d'interroger ces personnes sur ce qu'elles font, on se rend compte qu'elles sont en réalité attachées à leur boulot et qu'elles pensent, à raison, être utiles : rares sont les gens qui sont intimement convaincus... qu'ils ne servent à rien ! Autrement dit, ce sont les lunettes que nous portons qui colorent nos journées de travail. Parfois, nous avons l'impression le matin de travailler au paradis et le soir nous quittons notre job comme si nous nous évadions de l'enfer. Les lunettes conviviales nous suggèrent d'équilibrer notre regard sur notre travail et les choses en général. De voir autant le gris que le rose, le négatif que le positif. De ne nier ni les problèmes ni la multitude de solutions qui les accompagnent.

Vous vous inscrivez dans la lignée de ceux qui pensent que chacun est, in fine, maître de son destin. Mais chacun a-t-il vraiment le choix ? Pour certains, celui-ci ne se résume-t-il pas entre fuir ou subir ?

Fuir ? Parfois, la solution semble passer par un changement d'employeur. Pourtant, très souvent, on se retrouve dans la même situation après avoir changé de fonction, d'entreprise ou de ville. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous n’avons fait que déménager nos problèmes. Nous trimbalons notre mal-être d’un emploi à l’autre. Or, il suffit parfois de changer notre propre regard sur le travail, là où nous sommes, pour moins souffrir et y découvrir de réels avantages. Quant à subir ? Mon livre est une invitation à changer le cours des choses, à sa propre échelle, au quotidien. Et à cesser de gaspiller une incroyable énergie : si on transformait en positif le nombre de jours collectivement accumulés, dans un pays de râleurs comme la France, à maugréer, à critiquer son employeur ou à médire sur les absents, on ferait progresser le PIB de 25 %. C'est d'ailleurs très amusant de constater que mon manuscrit a été refusé par tous les éditeurs français que j'ai contactés alors qu'il a été accepté par le premier éditeur auquel je l'ai adressé au Québec.

Le travailleur convivial, dites-vous, est un « artisan de la planète ». Pourquoi soulignez-vous l'importance de cette connexion avec le monde qui nous entoure ?

Parce que nous faisons partie d'un tout : moi, les autres et la planète, si précieuse, dont nous avons reçu les bienfaits. Je n'ai jamais entendu personne affirmer : L'environnement, je m'en fous ! Dans mon entreprise, nous avons fait le choix de faire attention à l'eau, à l'énergie, au papier et de veiller à diminuer l'impact environnemental de notre activité. Que nous le voulions ou non, nous donnons, chacun à notre niveau, une direction à notre civilisation. Si nous travaillons en cultivant l’individualisme et l’avidité, nous contribuons à rajouter encore un peu plus d’égoïsme. Et si nous choisissons d’introduire une part de solidarité, de convivialité, d’humour ou d'amour de la nature, nous offrons cela au monde : nous contribuons à rendre sens à notre travail, à nous persuader de la grandeur de ce que nous faisons.

Dans votre entreprise, il n'y aurait donc jamais eu ni collaborateurs ni clients mécontents ?...

Sans doute des dizaines : je vis dans le même monde, et ce monde est exigeant. Mais je m'efforce d'aborder les problèmes de manière... conviviale précisément. J'ai informatisé 3 000 clients sans n’avoir jamais vu le moindre désaccord aboutir devant le tribunal. En interne, j'ai pour principe de déceler les problèmes au plus tôt et de tenter d'y trouver une solution au plus vite. Un beau jardin, c'est le fruit d'une attention quotidienne. Si vous le négligez pendant trois mois, vous aurez bien du mal à y retrouver les fleurs parmi les mauvaises herbes qui auront pris le dessus.

Le premier réflexe convivial, ce lundi en retournant au boulot ?

D'abord, juste essayer de trouver de bonnes raisons de sourire. Ensuite, se fixer pour objectif de réduire les tensions qui sont si coûteuses en énergie, en temps, en stress inutile. Enfin, prendre son temps... pour aller plus vite. On n'est jamais aussi efficace qu'en prenant plaisir au travail : accordons-nous un peu de temps pour réapprendre à le savourer.

 

À lire :

La conviviale attitude au travail. 96 attitudes pratiques pour prendre soin de soi-même, des autres et de la planète, par Abdessamad Bennani, éd. Le Dauphin Blanc, 2013, 224 p., 18 €.

 

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