Une carrière dans la brique

Rénovation thermique, bureaux zéro émission, tours hybrides et gares colossales... Les entreprises du bâtiment et des travaux publics cherchent des professionnels pour l’ingénierie et la construction, avec un besoin croissant de techniciens. Quels sont les meilleurs chantiers qui vont recruter cette année ?

Il suffit d'ouvrir les yeux, quand on n'est pas obligé de changer d'itinéraire : quelques mois avant les élections, les chantiers de travaux publics se multiplient. La tour des finances à  Liège, la gare de Mons, l'hôpital de Charleroi, ou encore la reconstruction de la cité des Mésanges ou le centre de compétences Construform à  Verviers... Piétons, cyclistes ou automobilistes, qu'on le veuille ou non, on a souvent les pieds dans la gadoue. Pourtant, le bilan 2013 de la construction en Belgique s’inscrit dans le rouge : si les entreprises de génie civil ont vu passer leur chiffre d'affaires de 13,42 milliards d'euros en 2011 à  14,28 milliards en 2013, le chiffre d'affaires de la construction dans son ensemble n'a que timidement progressé en 2012 (54,9 milliards d'euros), avant de s’affaisser en 2013. Pour la sixième année consécutive, le logement s’est replié (-1 %). Seul le segment du bâtiment non résidentiel a progressé, de quelque 2 %. Jusqu'il y a peu, l'emploi dans la construction résistait encore bien, mais la situation a changé récemment : en deux ans, 3 000 emplois ont été perdus dans le secteur, uniquement en Wallonie. Et le nombre de faillites reste à  un niveau alarmant, s'inquiète Francis Carnoy, directeur de la Confédération construction wallonne (CCW).

Heureusement, les perspectives pour 2014 sont un peu plus favorables (0,5 %). Pour la première fois depuis longtemps, nous constatons des signes positifs. Mais ce redressement reste très fragile et peut s’évanouir à  la moindre décision négative, estime Francis Carnoy. C'est que, sensible aux fluctuations économiques, le secteur connaît régulièrement des va-et-vient : on prévoit une diminution du nombre de chantiers de construction résidentielle pour les années qui viennent. Les secteurs industriel, commercial et institutionnel devraient, quant à  eux, continuer de croître, étant donné les multiples chantiers qui prennent vie dans le pays. La rénovation, pour sa part, tirerait discrètement son épingle du jeu grâce à  l'Alliance emploi-environnement, ciblant les chantiers d'amélioration thermique. Mais l'afflux de main-d'œuvre de l'Est aggrave évidemment les chiffres d'emploi salarié : de 65 000 en 2012, ils passent à  63 300 en 2013, avec une projection de 62 000 en fin d'année. Trois mille emplois se sont envolés en deux ans, s'alarme Francis Carnoy. Selon lui, les causes sont multiples : lourdeur de délivrance des permis de bâtir, hausse des coûts de construction, difficultés des jeunes ménages à  accéder à  la propriété, mesures d'austérité imposées aux communes... Et, en ligne de mire, le dumping social. Enquête à  l’appui, la CCW dénonce la concurrence déloyale des entreprises étrangères qui abuseraient du principe européen de la libre prestation de service. Au niveau national, au moins huit entrepreneurs sur dix ont perdu, au cours de l’année 2013, un marché en faveur d’une entreprise étrangère pratiquant des tarifs plus bas. Et en seulement deux ans, pas moins de 7 500 emplois ont disparu dans la construction. Heureusement que le gouvernement a maintenu des programmes d'investissement. Grâce à  eux, on a pu sauver 5 000 emplois, tempère Francis Carnoy.

Pour lutter contre le dumping social, le gouvernement wallon vient de trouver la parade. Son petit nom : Bâtiment 2022, soit une toute nouvelle bible pour le marché des bâtiments publics ou subventionnés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Objectif : relocaliser l'emploi de la construction en Wallonie, en obligeant les administrations et les organismes publics wallons à  consommer local, tant pour leurs achats de fournitures que dans les travaux liés à  la construction ou la rénovation d’un bâtiment. L’auteur de projet pourra ainsi faire son « shopping » au long de quelque… 10 000 postes.

Si tous les facteurs d'optimisme se réalisent, on peut gagner dix à  vingt mille emplois dans les dix prochaines années, se réjouit Francis Carnoy. Et les pistes d'emplois sont nombreuses : production de logements neufs, construction durable, maisons passives et basse énergie, rénovation énergétique, assainissement des friches, ainsi que les matières avoisinantes comme le recyclage, les circuits courts et le traitement de l'eau.

Critères de sélection à  la hausse

Certes, les entreprises de l'immobilier et de la construction se montrent plus frileuses dans leurs recrutements. Mais en attendant une véritable reprise, certains profils restent demandés. Avec un prérequis : l'expérience. Malgré les difficultés, il y a en Wallonie un besoin de 1 300 travailleurs, note Nathalie Bergeret, responsable du service Emploi-Formation à  la CCW. Ce ne sont pas des maçons dont nous avons besoin, mais des conducteurs d'engins, des ouvriers voieristes et des techniciens spécialisés, comme les couvreurs et les plombiers-chauffagistes ou les profils spécialisés en énergie renouvelable. Le secteur constate aussi une pénurie constante d'électriciens. En maîtrise d’œuvre, la demande se concentre sur les spécialistes de structure ou en économie de la construction, avec sept ans d'expérience, alors que dans le second œuvre, la recherche se porte avant tout sur les profils de technico-commerciaux. Les bureaux d’études, quant à  eux, recrutent des dessinateurs projeteurs et des techniciens en étude de prix, mais avec cinq à  quinze années d'expérience.

Si la majorité des effectifs est constituée d'ouvriers, le besoin d’encadrement s’accentue avec les nouveaux défis que sont notamment la limitation des coûts et le respect de l’environnement. Les entreprises cherchent aussi beaucoup de cadres : conducteurs de travaux, chefs de chantier… des gens expérimentés capables de gérer une équipe, confirme Nathalie Bergeret. Les exigences des postes rendent les recrutements plus difficiles, mais la construction ne réserve pas les postes à  responsabilités à  la seule caste des ingénieurs. Un technicien peut tout à  fait devenir cadre. On ne recrute pas des diplômes, mais des personnalités avant tout, insiste Nathalie Bergeret. Gérer en autonomie un chantier de plusieurs dizaines de milliers d’euros demande un niveau d’assurance, des capacités de prise de décision, de la gestion d’aléas au quotidien… À nous d’identifier les talents, avec de vraies qualités d’entrepreneur.

Les DRH ont du mal à  délier le cordon de leurs bourses ? Qu'à  cela ne tienne, les cadres demandés continuent de jouer la carte de la mobilité. Le turn-over reste important dans les cabinets d'ingénierie et les bureaux d'études. Et comme les petites structures qui composent ce marché proposent peu de perspectives de carrière (sinon dans le management), ils changent aussi de secteur, se tournant notamment vers la maîtrise d'ouvrage. Les bureaux d'études sont au final confrontés à  une pénurie chronique d'ingénieurs spécialisés en structures, électricité, chauffage, ventilation, climatisation et en Haute qualité environnementale..., relève Nathalie Bergeret. Enfin, dans un milieu où l’expérience du terrain vaut parfois autant que les diplômes, l'alternance apparaît comme une voie royale pour accéder à  l'emploi. À ce titre, la construction, qui a une longue tradition de compagnonnage, est le premier secteur à  avoir développé un master en alternance. Lancé à  la Haute École Robert Schuman, en province de Luxembourg, le master en gestion de chantier, spécialisé en construction durable permet à  des bacheliers en construction de pouvoir accéder à  une formation de niveau universitaire tout en étant plongés dans la réalité du terrain. Grâce à  une convention d’immersion professionnelle avec une entreprise, pour une durée de deux ans, à  raison de cent jours par année académique.

 

Le nouvel Hôtel de Police de Charleroi

C'est l'un des plus grands chantiers du moment à  Charleroi. À la fin du mois d'août, la métropole wallonne inaugurera son nouvel Hôtel de Police, à  l'emplacement de l'ancienne caserne Defeld. Au programme : quelque 25 000 m2 d'espace vertical, avec une extension de 2 500 m2. Vingt étages, d'un côté, destinés à  accueillir 800 hommes en bleu ; et de l'autre, les Écuries de la compagnie Charleroi Danses, trois studios de répétition, un foyer et six logements pour accueillir les artistes en résidence. Ovale ciselé, briques émaillées bleu foncé, le futur édifice de 75 m brille par son audace architecturale. Et ce n'est pas un hasard : cette tour « passive », la première en Europe, porte la marque de l'architecte français Jean Nouvel, à  qui l'on doit notamment l'Institut du monde arabe à  Paris, le parc d'aventures scientifiques de Frameries et un projet pour la gare du Midi à  Bruxelles. Pour cette œuvre, l'architecte s'est associé au groupe industriel CFE et au bureau bruxellois MDW Architecture. Tous deux s'occupent de l'apport technique et de l'exécution des travaux. Le projet a débuté il y a quatre ans, confie Étienne Colmant, gestionnaire du chantier. Il a mobilisé près de 170 ouvriers, 7 architectes, une cinquantaine d'ingénieurs et techniciens, sans compter les emplois indirects créés dans les usines de préfabrication en Belgique, en France et en Turquie. Prix de ce projet ambitieux : 55 millions d’euros, dont 14 millions proviennent de subventions accordées par la Région wallonne. Dans ses cartons, le groupe CFE a aussi d'autres chantiers, dont le projet d'îlot commercial et résidentiel Toison d'Or, à  Bruxelles. Plus de 14 000 m2 de commerces – dont le premier Apple Store belge – et 16.000 m2 de logements (de haut standing) y trouveront place à  terme.

La « Calatravade » de la gare de Mons

Prise d’assaut par les grues et les bulldozers, la gare de Mons n'en est qu'à  ses débuts. De ces fondations s'érigera, en 2015, une gare-passerelle, dont la silhouette futuriste a été imaginée par l’architecte vedette valençois Santiago Calatrava, celui-là  même qui a dessiné la saisissante gare des Guillemins à  Liège. Pour la démolition de la gare actuelle, la construction des installations et leur exploitation future, le gouvernement wallon a accordé un permis unique à  la SNCB Holding. Du côté d'Eurogare, le maître d’ouvrage, on affirme qu'une passerelle provisoire est prévue au printemps. La passerelle sera significative dans le paysage urbain dès la fin de l’année. Notre objectif est toujours de rendre la gare opérationnelle en 2015, même si nous avons connu deux ans de recours qui ont ralenti les procédures. Dans le quartier de la nouvelle gare, d'autres travaux essaiment. Ceux du Centre de Congrès, dont l'architecte n'est autre que l'Américain Daniel Libeskind, devraient s'achever à  la mi-2014. Il se chuchote aussi qu'après plusieurs mois de négociations, un accord a finalement été trouvé quant à  la cession du terrain jouxtant la future gare-passerelle. Celui-ci devrait accueillir un important complexe hôtelier. Le permis d’urbanisme a été accordé au groupe hollandais Van der Valk. Au total, 130 chambres de différents standings devraient être aménagées. Au minimum, une cinquantaine d’emplois pourraient être créés.

Le « grille-pain » de Bruxelles Environnement

Cela fait plus de dix ans que Bruxelles Environnement rêvait de s’installer dans un immeuble « passif », correspondant à  la volonté régionale d’opter résolument pour la durabilité. Le processus est sur le point d’aboutir : les quelque 600 fonctionnaires de l’administration régionale de l’Environnement seront dans leurs meubles en novembre prochain. Pour le moment, les ouvriers s'activent encore à  l'intérieur pour le finaliser. Car si son impressionnante façade attire déjà  tous les regards en bordure de canal, à  côté de Tour & Taxis, le « grille-pain » est encore plus beau sous le capot. Avec ses 13 750 m2 de bureaux pour quelque 550 postes de travail et 2 500 m2 d’espace public, ce sera l’un des plus grands ensembles de bureaux passifs en Europe, une référence en matière de construction durable. Chauffé l’hiver et refroidi l’été par géothermie, son toit comprend 500 m2 de panneaux photovoltaïques, capables de produire un tiers de l'électricité dont l'immeuble aura besoin. Ce n'est pas tout : il est aussi équipé de réservoirs pour récupérer l'eau de pluie, de triple vitrage et son enveloppe extérieure est recouverte de 20 cm d’isolant. Aux côtés du maître d'ouvrage, qui n'est autre que Tour & Taxis, on retrouve l’avant-gardisme du bureau d’architectes néerlandais Cepezed, ainsi que le bureau d'étude belge, Samyn and Partners. Ce dernier emploie, aujourd'hui, l'équivalent d'une soixantaine d'architectes et d'ingénieurs. Mais l'immeuble de Bruxelles Environnement n'est que la première structure d'un nouveau quartier durable en pleine ville. En tout, ce seront 100 000 m2 d'habitations pouvant accueillir environ 3 000 Bruxellois qui seront aménagés. Auxquels s'ajouteront des commerces, des équipements collectifs, des bureaux, organisés autour d’un grand parc de 20 ha.

 

Retour à la liste