Une carrière dans les étoiles ?

La Wallonie aime les étoiles, qui le lui rendent bien. Avec ses nombreuses industries actives dans le secteur spatial, la Région est un vivier rêvé pour les ingénieurs de tout poil. Immersion au sein de Spacebel, l’une des seules entreprises belges spécialisées dans les logiciels pour satellites.

Ne cherchez pas des ingénieurs en casque jaune au milieu d’un chantier et de machines bruyantes. Implanté au sein du Science Park de Liège, avec pour voisins le fabricant de télescopes Amos et le Centre spatial, Spacebel aligne ses bureaux dans un bâtiment discret et une ambiance zen. Concentrés derrière leur ordinateur, les ingénieurs y développent des logiciels qui seront ensuite utilisés pour équiper les satellites. Ceux-là mêmes qui tournent au-dessus de nos têtes et dont nous sommes aujourd’hui totalement dépendants, que ce soit pour téléphoner, trouver notre chemin en voiture ou payer par carte de crédit. Aujourd’hui, la tendance est de mettre toujours plus d’intelligence à bord des satellites, commente Paul Parisis, Business Unit Manager chez Spacebel.Ils vont recevoir moins de télécommandes – ou des commandes de plus haut niveau – et pouvoir prendre des décisions autonomes en cas de problèmes à bord.

Parmi les quelque quatre-vingts salariés – essentiellement des ingénieurs répartis sur les sites de Liège, Hoeilaart et Toulouse –, nous retrouvons Johan Hardy, 28 ans, Software Engineer. Contaminé par le virus du spatial dès la fin de ses études, cet ingénieur industriel formé en haute école a rejoint l’équipe il y a quatre ans. Il a longtemps travaillé sur le projet européen Expert, destiné à étudier les phénomènes de rentrée atmosphérique – données qui devraient notamment permettre de remorquer un certain nombre d’équipements spatiaux. "Mon rôle était de concevoir le logiciel de vol de ce missile russe tiré au large des côtes du Japon pour retomber dans la toundra, explique-t-il. C’est un secteur très international. On travaille évidemment beaucoup avec l’Agence spatiale européenne (ESA), mais aussi avec des partenaires russes, israéliens, canadiens, etc. Les uns font les panneaux solaires, les autres le logiciel vol, les troisièmes les capteurs de températures. Et le plus étonnant, c’est que chacun travaille dans son coin, mais que lorsqu’on rassemble tout... ça marche ! C’est ce qu’on appelle le miracle européen."

Galaxie européenne

Aujourd’hui, la Belgique occupe en effet une place de choix au sein de l’Agence spatiale européenne puisque notre pays est considéré comme le plus gros des petits contributeurs, occupant le 6e rang parmi les vingt États membres. La Belgique se place par ailleurs au 7e rang mondial en termes d’investissement dans le spatial par rapport au PIB, avec quelque 17 € annuels par habitant. Des investissements qui reviennent, comme un boomerang, sous forme de contrats avec le secteur. Ingénieur civil physicien et ingénieur en aéronautique et espace, Arnaud Bourdoux, Project Manager chez Spacebel, travaille par exemple sur le fameux projet européen Galileo, système de positionnement géographique qui devrait permettre à l’Europe d’acquérir son indépendance par rapport au GPS américain. C’est un métier où les tâches ne sont pas du tout répétitives puisqu’il s’agit de répondre à chaque fois aux besoins spécifiques d’un logiciel, explique ce trentenaire enthousiaste.

Autre produit du miracle autant que de la crise européenne, Yannick Arnaud a rejoint l’équipe depuis un an en tant que GIS (Geographic Information System) & Remote Sensing Engineer. À 29 ans, ce jeune Espagnol fait partie de cette génération d’ingénieurs Erasmus, mobiles à la fois pour des raisons d’aspirations personnelles, d’ouverture au monde... et de nécessité. "J’ai étudié et commencé à travailler à Madrid. Mais en Espagne, les salaires ne sont pas bons, et puis il y a surtout la question des conditions de travail. À Madrid, tout le monde trouve normal de travailler 10 heures par jour, explique-t-il. La crise incite en effet un nombre croissant d’ingénieurs – espagnols, mais grecs également – à venir travailler dans des pays qui, comme la Belgique, sont pour leur part confrontés à une pénurie d’ingénieurs. Aujourd’hui, j’ai des copains ingénieurs dans tous les pays d’Europe, commente Yannick Arnaud. Ici, je suis en bout de chaîne, explique-t-il. J’analyse des données et des images satellitaires afin de produire des services pour l’utilisateur final. Nous faisons des géoportails, des sortes de Google Maps avec des informations thématiques comme l’état de la végétation, mais aussi les gênes liées aux odeurs émises par un site industriel par exemple. Nous faisons aussi beaucoup de crisis management en concevant des plans d’évacuation. Personnellement, j’adore cet aspect, car cela a un impact direct sur la vie des gens. C’est du réel !"Tête dans les étoiles et pieds sur terre, les ingénieurs du secteur spatial illustrent parfaitement l’attrait d’un métier qui allie théorie et pratique, rêves de grandeur et services à la population. Un mélange des genres qui peine pourtant à attirer les jeunes et les femmes, malgré des conditions de travail attractives. Plus pour longtemps ?

« Malgré la crise, les entreprises pleurent après des ingénieurs »

Si les étoiles font rêver, elles offrent aussi des débouchés très intéressants pour les ingénieurs. Mais tous les ingénieurs peuvent-ils travailler dans ce secteur ? Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de pénurie ? Et comment y remédier ? Éléments de réponse avec Gaëtan Kerschen, professeur au Département d'aérospatiale et mécanique de l’Université de Liège et responsable du Laboratoire de structures et systèmes spatiaux.

Le secteur spatial est-il un débouché important pour les ingénieurs ?

Tout d’abord, il faut rappeler que trouver un emploi pour un ingénieur, ce n’est pas une tâche très difficile... Malgré la crise, les entreprises actives dans le secteur de l’ingénierie pleurent après des ingénieurs ! Une firme comme Techspace Aero doit aujourd’hui recruter à l’étranger. La filière offre en effet des débouchés nombreux et c’est d’autant plus vrai pour les ingénieurs en aérospatiale. D’abord, parce que l’Université de Liège est la seule en Communauté française à proposer un master en aérospatiale. C’est d’ailleurs l’une des filières les plus populaires. Deuxièmement, parce que l’aérospatiale reste une priorité de la Wallonie avec le pôle Skywin notamment. Beaucoup de sociétés wallonnes sont actives dans ce domaine, avec des compétences reconnues à l’international.

Le secteur spatial est-il réservé à certaines spécialisations ?

Dans un satellite, il y a des antennes, donc des télécommunications ; des ordinateurs de bord, donc de l’informatique ; du câblage, donc de l’électricité. Il y a par conséquent des débouchés dans le spatial pour tous types de diplômes d’ingénieur. Rappelons aussi que la formation d’ingénieur reste très polyvalente. Il faut aussi savoir que beaucoup d’ingénieurs font des études techniques, mais se retrouvent au final directeur ou gestionnaire d’entreprise. On peut être engagé comme analyste financier en ayant fait ingénieur aérospatial !

D’où vient la pénurie d’ingénieurs ?

Les besoins grandissent, mais c’est surtout le nombre d’étudiants qui diminue. Là où, dans les années 90, on avait de l’ordre de 400 étudiants en première année, on est aujourd’hui dans les 200 à 250. Il faut donc arriver à comprendre pourquoi : il y a la question de la formation et des maths en secondaire, mais c’est aussi un problème de communication. Peut-être n’arrive-t-on pas à refléter réellement ce qu’est un ingénieur dans la population. L’examen d’entrée peut aussi être un frein.

Faute de postulants, les entreprises belges engagent aujourd’hui de plus en plus d’ingénieurs étrangers. Serait-ce aussi lié à une fuite des cerveaux ?

Environ 24 % des ingénieurs diplômés entre 2010 et 2012 travaillent à l’étranger. Mais c’est lié au fait que le monde devient village. Les étudiants sont curieux d’aller à l’étranger, de se frotter à une expérience humaine différente, d’apprendre une autre langue. Et puis, il y a aussi de grands centres de recherche à l’étranger. Mais la pénurie n’est pas liée à ces départs. Elle est due au manque d’étudiants. Peut-être les choses vont-elles changer avec la crise économique : certains jeunes auront peut-être envie de s’assurer un emploi en choisissant ce type d’études. Mais ce n’est pas encore le cas actuellement.

 

Ingénieur : un métier de femme ?

Le nombre de femmes ingénieurs est en constante augmentation... mais le mouvement reste lent. Ainsi, chez Spacebel, on ne compte que 8 % de femmes. Les chiffres européens montrent par ailleurs qu’aujourd’hui, seul un ingénieur sur six est une femme. Dommage, lorsqu’on pense qu’il s’agit de l’un des rares métiers épargnés par la crise... qui, elle, n’épargne pas les femmes. Au vu de la pénurie actuelle d’ingénieurs, la féminisation de la profession semble pourtant devenue la voie incontournable pour renflouer les auditoires et, plus tard, les entreprises. Honnêtement, il n’y a vraiment aucune raison pour que les femmes ne puissent pas occuper les mêmes postes que les hommes en tant qu’ingénieur, commente Gaëtan Kerschen. Seule la gestion de la production reste peut-être un métier plus « masculin » parce qu’il faut gérer des équipes d’ouvriers. Mais toutes les autres facettes du métier conviennent aussi bien aux femmes qu’aux hommes. C’est encore une question d’image.Une image sur laquelle il faut travailler dès l’enfance en encourageant les petites filles à jouer – aussi – aux avions et aux fusées.

http://science-girl-thing.eu/fr

 

Être ingénieur dans le spatial selon…

Paul Parisis
Business Unit Manager chez Spacebel

« Le spatial est un domaine extrêmement attractif pour les ingénieurs : pour le côté romantique des étoiles... mais aussi techniquement. C’est un domaine qui recouvre un énorme panel d’activités. À travers les logiciels embarqués que nous concevons, nous avons une vision globale de la mission, de l’ensemble du système. Le logiciel est au centre de tout et donne accès aux autres disciplines. C’est ce que je trouve passionnant en informatique industrielle par opposition à l’informatique de gestion. »

Arnaud De Groof
GIS & Remote Sensing Engineer chez Spacebel

« Je suis ingénieur agronome et je me destinais à être océanographe. C’est assez atypique dans le secteur spatial, mais, en même temps, le spatial devient aujourd’hui l’un des éléments-clés pour l’analyse environnementale. Tout est cartographié à partir d’images satellitaires et l’élément géographique devient de plus en plus important dans nos vies quotidiennes. Je travaille par exemple sur le projet Crisma, qui concerne la gestion des risques en cascade comme lors de Fukushima ou de la tempête Xynthia : tremblements de terre et incendie, tremblements de terre et problèmes radioactifs, incidents chimiques ou inondations. »

Philippe Creten
Project Manager senior chez Spacebel

« Contrairement à ce que l’on croit parfois, quand on travaille dans le logiciel spatial... on n’est pas à la pointe du progrès ! Nous devons travailler avec des solutions éprouvées, car s’il y a un problème en vol, cela a des implications très sérieuses et il est difficile d’aller réparer... Bien sûr, dans les projets recherche et développement, nous sommes à la pointe. Mais dans les projets opérationnels, nous sommes très contraints. Nous devons donc aussi accepter que notre travail soit examiné en détail tout au long du développement. »

 

Texte : Julie Luong

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