Une « Regenerative Alliance » pour réconcilier l’entreprise et l’environnement

Date de publication: 6 sept. 2021
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Regenerative Allience

Un congrès sous tente, en pleine nature, afin de vivre une expérience de reconnexion et de réfléchir aux moyens concrets d’œuvrer à la transition : Benoît Greindl, cofondateur de la Regenerative Alliance, en expose la démarche.

Basée en Suisse, la Regenerative Alliance poursuit l’objectif de fédérer une communauté visant à accélérer la transformation des entreprises afin de les rendre moins dépendantes à la finance, plus attentives à leur environnement et, dès lors, bien davantage susceptibles d’œuvrer au bien commun. Benoît Greindl, cofondateur de ce mouvement, nous en explique la philosophie et les objectifs, au départ des montagnes suisses qu’il a adoptées après avoir quitté la Belgique : «Nous voulons renforcer les liens de nos membres avec eux-mêmes, avec les autres et avec la nature, et favoriser l’intelligence collective afin de résoudre les problèmes complexes, et urgents, auxquels l’humanité est plus que jamais confrontée», nous dit-il.

Benoît Greindl, Regenerative Allience [square]

Benoît Greindl, cofondateur de la Regenerative Alliance

Quel est le fondement de la Regenerative Alliance ?

Notre Alliance se fonde sur le constat qu’une partie croissante de la population, de la société, en ce compris le monde entrepreneurial et de l’entreprise, se rend compte qu’on est à un point de bascule dans l’histoire de l’humanité. C’est devenu d’autant plus évident avec cette accélération d’événements auxquels nous avons été confrontés ces derniers mois : la crise sanitaire, les incendies, les inondations, le dernier rapport du Giec, entre autres. Notre modèle est très fortement challengé, et plus personne ne conteste qu’une remise en question est absolument nécessaire.

Quelles seraient les bases de cette remise en question ?

La complexité est énorme, car l’interdépendance de tous ces phénomènes, à l’échelle globale, l’est tout autant. Cela nous oblige à faire preuve d’humilité, mais aussi à agir de manière forte, et surtout, de manière systémique. Il faut sortir de la vision en silo, par le biais de laquelle les sphères politique, économique, académique, sociétale évoluent et réfléchissent de manière séparée. Pour résoudre les problèmes, il faut mettre autour de la table des gens qui avaient perdu l’habitude de se comprendre, voire de se parler.

Le dialogue, au sein de la sphère économique, ne doit-il pas aussi être repensé ?

Assurément, car nous nous sommes enfermés depuis quelques décennies dans un système dominé par la finance, dont nous payons aujourd’hui les excès, jusque dans la manière dont nous mesurons notre performance. En clair, nous devons passer d’un objectif d’optimisation de la valeur pour les actionnaires (shareholders) à un objectif d’optimisation de la valeur pour toutes les parties prenantes : les employés, les fournisseurs, la société, l’environnement (stakeholders). Il faut évoluer vers une plus grande harmonie, adopter une vision plus inclusive, qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec la rémunération du risque de l’actionnaire. Réconcilier et équilibrer les objectifs, donc, et non pas les opposer.

Cette prise en compte des « stakeholders » n’est-elle pas affirmée, parfois depuis des années, par tant d’entreprises ?

C’est la transparence qui induit l’authenticité. Autrement dit, il faut qu’il y ait un réel alignement entre les valeurs, la mission et la pratique. Et il y a sûrement une nécessité de reconstruire la confiance. C’est un défi, bien évidemment, mais cette recherche d’équilibre et de cohérence est plus que jamais indispensable. Un nombre croissant d’acteurs importants dans la sphère économique en sont convaincus, y compris dans la sphère actionnariale : ceux qui ne perçoivent pas cette urgence risquent, en réalité, d’y perdre une partie de leur patrimoine.

Ce besoin de cohérence n’est-il pas aussi fondamental en interne, vis-à-vis des collaborateurs ou des futurs collaborateurs ?

Le changement de paradigme est très puissant. On voit très bien que nous sommes passés d’une économie essentiellement fondée sur le capital à une économie où la valeur est liée à la connaissance et à la mise en réseau de celle-ci. Le sens de ce que l’on fait est devenu primordial. Le consommateur veut être informé sur les conditions dans lesquelles lui sont fournis les biens et services qu’il achète. Le collaborateur ne souhaite plus être dirigé par un chef de guerre qui suscite l’obéissance, mais par un chef d’orchestre qui l’inspire, parce qu’il lui permet de donner du sens à ce qu’il fait. Nous ne sommes plus travailleur d’un côté, consommateur de l’autre, et père ou mère en rentrant à la maison : nous sommes tout cela à la fois et nous devons tout réconcilier. La crise sanitaire, qui a importé le travail à la maison, a certainement contribué à renforcer cette exigence d’harmonie entre le rationnel, l’émotionnel, l’affectif, le spirituel. L’employeur qui n’a pas perçu cela passe aujourd’hui à côté du sujet : il suscitera de la démotivation, alors qu’il aura avant tout besoin d’enthousiasme et de créativité.

Quels sont les objectifs de la Regenerative Alliance dans ce contexte ?

Nous sommes beaucoup moins dans la sensibilisation, comme nous l’étions il y a quelques années, que dans la réflexion sur l’action. Nous ne discutons plus du « pourquoi », mais du « comment ». En nous fondant sur une idée forte : vu l’urgence et la complexité des problèmes, il faut recourir à l’intelligence collective, à la collaboration. Il faut tout transformer : l’énergie, le transport, l’agriculture, l’alimentation, entre autres, et c’est énorme. Et ce, en développant des systèmes qui sont compatibles avec l’environnement, en cessant de considérer celui-ci comme un stock inépuisable, des systèmes qui sont inclusifs dans toutes leurs dimensions. Si, en nous transformant, nous générons de nouveaux déséquilibres, de nouvelles exclusions, nous passons à côté de l’objectif.

Qui êtes-vous, en fait ?

Nous sommes une association sans but lucratif, un collectif de personnes qui partagent cette vision. Des personnes qui aiment l’entreprise, sa capacité à porter des projets, à créer de la valeur, mais qui ont développé dans le même temps une sensibilité aux problèmes de société. Il y a des entrepreneurs, des chefs d’entreprise qui vivent encore aujourd’hui en scindant les sphères professionnelles et privées. C’est très inconfortable pour eux, car ils sont en tension, et c’est contre-productif. Nous pensons au contraire qu’on peut réconcilier ces dimensions, tant au niveau individuel que sociétal, et s’appuyer sur le dynamisme entrepreneurial pour œuvrer au bien commun. Dans cette optique, qui voit fondamentalement dans chaque problème une opportunité, l’entreprise peut être utilisée comme une force positive.

C’est dans cette perspective que vous organisez votre « sommet », du 9 au 11 septembre, en pleine nature, près de Namur ?

C’est exactement cela. Après une parenthèse due à la crise sanitaire, nous nous réjouissons de nous retrouver tout bientôt, dans la nature, afin de réfléchir ensemble aux moyens d’accélérer la transition de manière très concrète, très pratique. Parmi les participants, nous accueillerons, entre autres, Emmanuel Faber, qui fut PDG du groupe Danone, Olivier Legrain, CEO d’IBA, Thomas Dermine, secrétaire d’Etat en charge de la Relance et des Investissements stratégiques, ou encore Bruno Roche, qui fut chef économiste du groupe Mars avant de créer une fondation visant une autre manière de faire du business, sur le modèle de la réciprocité. Nous aborderons notamment lors de nos séminaires le rôle de l’économie, le rôle de l’entreprise et celui du leader dans ce contexte. S’ajouteront à ces thématiques des ateliers dédiés à la mesure de la performance au-delà de la dimension financière, à l’organisation de la supply chain dans une optique d’impact positif, à la construction d’une marque qui intègre ces valeurs, au financement des start-up qui s’inscrivent dans cette transition, notamment.

Votre « summit » a un côté boy-scout : en résidentiel, sous tente, dans la nature. Certains diraient aussi un côté un peu « bobo ». Vous assumez ce choix ?

Non seulement je l’assume, mais je le revendique. Cela n’aurait que peu de sens de réfléchir à une forme de reconnexion avec l’environnement au départ du 30ème étage d’une tour à Bruxelles ou ailleurs. A titre personnel, je me suis toujours ressourcé au contact de la nature, que ce soit au contact des arbres, en faisant mon jogging dans la forêt de Soignes, ou, depuis que je me suis installé en Suisse, au contact de la montagne. Quand on met les gens en contact avec cette nature, leur premier réflexe reste celui de l’émerveillement. Le fait de partager cette expérience en immersion, sous tente, ravive des souvenirs chez certains d’entre eux, et contribue à créer des liens. Le sommet se déroulera, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, l’eau des douches ne sera pas chaude comme à la maison, nous utiliserons des toilettes sèches. Chacun acceptera en quelque sorte de sortir de sa zone de confort pour se reconnecter avec le réel. La nature suscite l’émerveillement, mais elle est aussi puissante et force à l’humilité. Nous revendiquons donc cette formule au plus près de la nature, car elle est pleinement cohérente avec notre démarche.